Rappelez-vous que je suis le père d’une nation de guerriers… Jean-Jacques Dessalines
Le 1er janvier 1804, Haïti, ancienne colonie française, proclama son indépendance aux Gonaïves. Le même jour, Jean-Jacques Dessalines, général en chef de l’Armée Indigène, est élevé au rang de gouverneur général à vie, devenant ainsi le premier chef d’État haïtien. Jour de liberté. Jour de fête ! Mais bientôt, l’euphorie céda à la crainte. Des paroles indiscrètes de quelques colons qui entretenaient l’espoir de ressaisir un jour la domination par les armées de la France, rapportées aux autorités ; des tentatives d’évasion, réveillèrent la fureur du peuple. Chacun prétendit que la patrie était encore en danger. Cet extrait tiré du tome 3 de L’histoire d’Haïti de Thomas Madiou illustre parfaitement l’atmosphère lourde et inquiète des premiers jours de l’Indépendance. Cette inquiétude n’était pas simplement populaire : elle était également partagée par la nouvelle élite au pouvoir. Car, au-delà des rumeurs et des agitations suspectes, la crainte du retour des Français trouvait, en réalité, sa source dans les conditions de départ de l’armée expéditionnaire française suite à leur défaite lors de la bataille de Vertières (18 novembre 1803).
La journée du 18 novembre 1803 fut fatale aux troupes françaises. Rochambeau, convaincu que toute résistance était désormais inutile, résolut de quitter la colonie. Ainsi, il décida de conférer avec les Anglais dont les navires de guerre :bloquaient le port du Cap. Désireux de gagner du temps, il décida également de conférer Dessalines en vue de mettre fin aux hostilités. Vers minuit, un officier français du nom de Duveyrier vint demander à Dessalines s’il était disposé à discuter des propositions que Rochambeau était prêt à lui soumettre. N’ayant en sa possession aucun document justifiant sa démarche, Dessalines renvoya l’officier auprès de Rochambeau. Au lever du jour, l’officier revint auprès de Dessalines avec une lettre du chef d’état-major de Rochambeau, le général Boyé. Dans cette lettre, Boyé mit Dessalines au courant des transactions en cours avec les Anglais et l’invita à cesser les hostilités en attendant la fin des négociations entre Français et Anglais. Dessalines lui fit alors cette réponse : “Allez dire au général Rochambeau que ses négociations avec les Anglais ne me regardent pas, que ceux-ci font la guerre pour leur compte et les indigènes pour le leur. Néanmoins je lui accorde une suspension d’armes pour la journée (19 novembre) ; mais si ce délai expiré, rien n’est arrêté entre lui et moi, je reprendrai mes opérations avec la plus grande vigueur. ”
Déçu des propositions faites par les Anglais, Rochambeau se décida à traiter avec Dessalines. Dans l’après-midi du 19 novembre 1803, vers cinq heures de l’après-midi, l’officier Duveyrier retourna auprès de Dessalines. C’est alors que fut discuté puis signé l’acte de capitulation du Cap que nous reproduisons ici :
Aujourd’hui 19 novembre 1803, l’adjudant-commandant Duveyrier, chargé des pouvoirs du général en chef Rochambeau, commandant l’armée française, pour traiter de la reddition de la ville du Cap, et moi, Jean-Jacques Dessalines, sommes convenus des articles suivants :
- La ville du Cap et les forts qui en dépendent seront remis, dans dix jours, à dater du 28 présent, au général en chef Dessalines.
- Les munitions de guerre qui seront dans les arsenaux, les armes et l’artillerie seront laissées dans l’état où elles sont présentement.
- Tous les vaisseaux de guerre et autres qui seront jugés nécessaires par le général Rochambeau, tant pour le transport des troupes et des habitants que pour l’évacuation, seront libres de sortir au jour indiqué.
- Les officiers militaires et civils, les troupes composant la garnison du Cap, sortiront avec les honneurs de la guerre, emportant leurs armes et les effets appartenant à leurs demi-brigades.
- Les malades et blessés hors d’état d’être transportés seront traités dans les hôpitaux jusqu’à leur guérison et sont spécialement recommandés à l’humanité du général Dessalines.
- Le général Dessalines, en donnant l’assurance de sa protection aux habitants qui resteront dans la place, réclame de la justice du général Rochambeau la mise en liberté des hommes du pays, quelle que soit leur couleur, lesquels ne pourront, sous quelque prétexte que ce soit, être contraints à s’embarquer avec l’armée française.
- Les troupes des deux armées resteront dans leurs positions respectives jusqu’au dixième jour fixé pour l’évacuation du Cap.
- Le général Rochambeau enverra pour sûreté des présentes conventions, l’adjudant-commandant Urbain Devaux, en échange duquel le général Dessalines remettra un officier de même grade.
Fait double et de bonne foi, au quartier général du Haut-du-Cap, lesdits jour, mois et an précités.
(Signé) Dessalines. Duveyrier.
Il convient ici de souligner deux points importants. En premier lieu, l’acte de capitulation signée le 19 novembre 1803 ne concernait que la ville du Cap. Dessalines chargea le général Bazelais de demander verbalement au général Boyé si les troupes françaises n’étaient pas également tenues d’évacuer la partie Est de l’île. Voici la réponse du général français, rapporté par Beaubrun Ardouin : “Ce territoire ne peut plus être considéré comme espagnol, puisqu’il a été cédé à la France par le traité de Bâle, et qu’aucun autre traité postérieur n’a abrogé cette cession faite par le roi d’Espagne. D’après ce principe qui ne saurait être contesté, les Français qui occupent cette partie ne peuvent être considérés, ni comme troupes espagnoles, ni comme auxiliaires d’une puissance étrangère, puisque là tout est français, territoire, troupes et habitants. Les troupes tenant directement à l’armée française et qui se trouvent dans la partie ci-devant espagnole, ne peuvent pas être comprises dans la capitulation signée hier, puisqu’elle n’a absolument rapport qu’à l’évacuation du Cap. Le général en chef n’a donné aucun ordre pour l’évacuation de cette partie.”
En deuxième lieu, l’acte de capitulation du Cap ne mit pas fin à la guerre. En effet, alors que le Cap signait sa reddition, le Môle placé sous le commandement du général Noailles résistait encore malgré les attaques du colonel Pourcely à la tête d’un bataillon de la 9ème demi-brigade et secondé par des bandes de cultivateurs. Informé de la capitulation du Cap par les Anglais, Noailles se résolut à quitter le Môle par la mer le 2 décembre. Le 4 décembre 1803, Pourcely prit possession du Môle, marquant ainsi la fin de l’occupation occidentale de l’île (l’Est était encore sous domination française).
Ainsi donc, entre Haïti et la France, il n’existait qu’un acte de capitulation et, qui plus est, ne concernait qu’une seule ville. Un acte de capitulation est une convention entre deux belligérants en vue de la reddition de la partie vaincue. Dans ce cas, le vaincu admettait sa défaite et livrait au vainqueur la place qu’il défendait (ville, fort, etc.). C’est exactement ce qui s’est passé au Cap. La ville fut évacuée et remise à l’Armée Indigène le 29 novembre conformément à l’acte de capitulation. C’est ce qui explique que le Môle résistait encore malgré la capitulation du Cap ainsi que la réponse du général Boyé au général Bazelais concernant les troupes cantonnées à l’Est. Donc, malgré la victoire de l’Armée Indigène et le départ des troupes françaises, Haïti (ancienne colonie française de Saint-Domingue) était toujours en guerre contre la France (son ancienne métropole). Pour mettre fin à cet état de guerre, il aurait fallu qu’un traité de paix soit signé entre Haïti et la France. Un traité de paix est un document qui proclame la fin d’une guerre avec des contreparties indues à chacun des belligérants. Or, l’existence d’un tel traité était impossible vu le contexte de l’époque. Conscient de cet état de fait, la nouvelle élite dirigeante s’attendait à ce que le pays soit attaqué à un moment ou à un autre. Voilà pourquoi il fallait maintenir le pays en état de guerre permanent.
Cette crainte du retour de la guerre avec les Français impactera fortement la pensée militaire de Dessalines, lequel avait, le 1er janvier 1804, reçu la lourde mission de défendre le pays contre ses ennemis. Comment dès lors protéger militairement Haïti ? Les articles qui constituent cette série visent à démontrer comment Jean-Jacques prévoyait de défendre Haïti en cas de guerre.
A suivre…
Sources documentaires :
- Madiou, T., Histoire d’Haïti, tome 3, Imprimerie Joseph Courtois, Port-au-Prince, Haïti, 1849
- Ardouin, B., Études sur l’histoire d’Haïti, tome 5, Dezobry et E. Magdeleine Libraires-Éditeurs, Paris, France, 1854
- Saint-Rémy, J. Pétion et Haïti, Étude monographique et historique, tome 3, Paris, France, 1855
À propos de l’auteur
Rick Boris Isidore est passionné par l’histoire d’Haïti et la transmission du savoir. À travers sa librairie, ses vidéos éducatives et la revue La Feuille Haytienne, il valorise la mémoire collective haïtienne. Il est également coauteur du livre Souveraineté nationale et luttes anti-impérialistes en Haïti, dirigé par le professeur Hérold Toussaint. Chaque projet qu’il mène s’inscrit dans une démarche engagée en faveur de l’avenir et des racines du peuple haïtien. 📧 rickborisisdore@gmail.com | 📞 +509 46 52 31 55

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