Bois Caïman, entre mémoire collective et manipulation : pour une approche rigoureuse du patrimoine

Cap-Haïtien, 26 Juillet 2025

Eddy LUBIN
Ex-Ministre de la Culture et de la Communication

Dans un article récemment publié, une tentative regrettable d’instrumentalisation politique du projet d’aménagement du site de Bois Caïman a été mise en scène, au mépris des faits, de l’histoire et du sens même du patrimoine. En tant que professionnel engagé dans la valorisation du patrimoine bâti national, je ne saurais rester silencieux face à cette dérive.

Bois Caïman n’est pas un lieu quelconque. Il incarne un moment fondateur de notre nation, celui où les esclaves insurgés ont affirmé leur humanité et leur volonté irréductible de liberté. Loin d’un mythe, cet espace symbolique a été progressivement reconnu par les autorités haïtiennes, notamment à partir de 1998, à l’occasion de la commémoration du bicentenaire de la Révolution haïtienne et de la proclamation par l’UNESCO de la Journée internationale du souvenir de la traite négrière. Depuis, l’État a posé des jalons clairs pour faire de ce site un espace de mémoire, d’éducation et de transmission intergénérationnelle.

Les faits sont là : un arrêté présidentiel a classé une portion de l’habitation Lenormand de Mézy comme zone d’utilité publique. Un comité interministériel a été mis en place, regroupant les principales institutions concernées – le Ministère de la Culture, le MUPANAH, le Bureau National d’Ethnologie, l’ISPAN, les Travaux Publics et la DGI – afin de garantir une approche intégrée et rigoureuse du projet. Les propositions retenues ne relèvent ni d’un caprice individuel, ni d’un agenda partisan, mais d’une concertation structurée visant à conjuguer mémoire, éducation, culture, écologie et développement local durable.

Les éléments du projet – mausolée, fresque commémorative, mise en valeur de l’arbre sacré, reconstitution muséographique de la société esclavagiste, espace théâtral, jardin botanique, sentiers, centre culturel et sanitaire – ont été pensés avec une profondeur symbolique et une logique d’ensemble qui témoignent d’une véritable vision patrimoniale. Celle-ci ne se limite pas à la pierre ou à l’objet, mais embrasse le territoire, les savoirs, les gestes, les mémoires vivantes, et les dynamiques communautaires. C’est une démarche que nous qualifions d’holistique, et qui devrait être protégée de toute récupération à des fins personnelles ou politiciennes.

Il est d’autant plus inquiétant de constater que certaines voix cherchent à détourner cette entreprise de son objectif initial, en alimentant la confusion, en déformant les faits et en soupçonnant des intentions qui n’ont jamais été celles des porteurs du projet. En agissant ainsi, on insulte non seulement les professionnels impliqués, mais aussi la mémoire des ancêtres insurgés, réduite à un objet de polémique au lieu d’être honorée comme il se doit.

La valorisation de Bois Caïman ne peut et ne doit pas être le champ d’une bataille d’égos ou de positionnements politiques. Elle est un devoir de mémoire. Elle exige une approche éthique, scientifique, participative et cohérente. Elle appelle à la responsabilité de tous, dans un esprit de respect et d’unité.

Il est temps que nous cessions de travestir nos symboles pour servir des intérêts à courte vue. Le patrimoine est un bien commun. Bois Caïman est un lieu sacré. Leur devenir ne doit obéir qu’à l’exigence de vérité historique, de transmission culturelle, et de construction citoyenne.

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