Dans le précédent article, nous avons présenté le premier élément constituant la pensée militaire de Jean-Jacques Dessalines à savoir l’armée défensive. Dans le présent article, nous allons nous intéresser à la campagne de l’Est, la seule et unique guerre menée par Dessalines après l’indépendance. Cette campagne est particulièrement intéressante car elle illustre parfaitement l’idée d’une armée défensive.
En janvier 1805, alors qu’Haïti venait de célébrer le premier anniversaire de la proclamation de l’indépendance, un arrêté du général Ferrand vint menacer la paix de l’empire (Dessalines fut couronné empereur le 8 octobre 1804 bien que la constitution impériale ne fut publiée qu’en mai 1805). Avant d’entrer dans les détails de l’arrêté, il convient de revenir sur un point que nous avons soulevé lors de notre introduction. Après la prise du Môle le 4 décembre 1803, les troupes françaises quittèrent définitivement la partie occidentale de Saint-Domingue, actuelle Haïti. Cependant, la partie orientale (actuelle République Dominicaine) était toujours occupée par des troupes françaises commandées par Jean-Louis Ferrand. Ainsi donc, alors qu’Haïti (partie occidentale) était indépendante depuis le 1er janvier 1804, l’Est était sous le joug des Français. Cette présence française ne semblait nullement dérangée les dirigeants. Si elle fut évoquée lors de la signature de l’acte de capitulation du Cap (19 novembre 1803), elle ne semblait nullement faire l’objet d’une préoccupation particulière. Toutefois l’arrêté du général Ferrand, publié le 6 janvier 1805, fit prendre conscience de la menace que représentait la présence des troupes françaises sur l’île.
L’arrêté, en plus de nier l’indépendance d’Haïti, menaçait directement l’intégrité du peuple haïtien. En effet, dans son arrêté, Ferrand autorisa la capture des Haïtiens de moins de quatorze ans, de les vendre ou de les remettre en esclavage, l’objectif étant de réduire la population haïtienne. L’arrêté autorisait aussi les incursions en territoire haïtien. La publication de cet arrêté fit sensation en Haïti. Dessalines, en sa qualité d’empereur, comprit que son territoire ainsi que son peuple étaient menacés. Aussitôt la décision fut prise de monter une expédition contre l’Est. Nous nous passerons des détails relatifs à la campagne en elle-même. Ce qui nous intéresse ici ce sont de démontrer que ce fut une guerre défensive malgré le fait qu’Haïti ait pris la décision d’attaquer.
Comme démontré dans l’article précédent, une armée défensive peut, en certaines occasions, mener des opérations offensives afin de protéger ses intérêts ou son intégrité. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre la campagne de l’Est menée par Dessalines. En ce sens, la campagne de Dessalines diffère de celle de Toussaint. Toussaint prit possession de l’Est au nom de la France en invoquant le traité de Bâle, Dessalines attaqua l’Est par nécessité. Dans la proclamation publiée à son retour de campagne, Dessalines nous éclaire sur les raisons qui l’ont poussé à entrer en campagne : Décidé à ne reconnaître pour limites que celles tracées par la nature et par les mers, persuadé que tant qu’un seul ennemi respirerait encore sur ce territoire, il me resterait toujours quelque chose à faire pour remplir dignement la place où vous m’avez élevé ; provoqué par un décret lancé par Ferrand, en date du 16 nivôse an III (6 janvier 1805), dont j’ai ordonné que la teneur vous fût communiquée par la voie de l’impression, je résolus d’aller me ressaisir de la portion intégrante de mes États et d’y effacer jusqu’aux derniers vestiges de l’idole européenne.
Dessalines entreprit la campagne de l’Est, d’abord et avant tout, en réaction au décret de Ferrand, mais aussi et surtout en vue de protéger l’intégrité physique du peuple haïtien ainsi que l’intégrité territoriale de l’empire. En désirant la mer pour frontière, Dessalines s’inscrit non pas dans une logique de conquête mais dans une logique de protection. En réunissant l’île sous une seule autorité, Dessalines se serait assuré qu’aucune attaque ne puisse être menée depuis la partie orientale. Toutefois, la résistance du général Ferrand, à laquelle il faut ajouter l’arrivée de plusieurs navires de guerre, empêcha à Dessalines d’atteindre le but qu’il s’était fixé : […] Fort de ma position avantageuse, de l’heureux état de mes troupes, et de la situation critique de la place, déjà je la considérais comme devant tomber sous très peu de jours en mon pouvoir, lorsque, le 27 février, contre toute probabilité, une division française, composée de cinq vaisseaux, de trois frégates, de deux bricks, etc., vint la renforcer et la ravitailler. Dans toute autre hypothèse, ce renfort, estimé, d’après les divers rapports, s’élever seulement à quatre mille hommes comme insuffisant pour empêcher la réussite de mes armes, n’eut pu tout au plus que reculer de deux mois l’époque de la prise de cette ville ; mais son salut était dans ce retardement, et les circonstances étaient telles que ce coup imprévu devait décider du sort de cette campagne.
Quelque pénible qu’il fût pour moi de lever le siège d’une place que toutes les chances de la guerre me faisaient envisager comme une proie assurée ; quel que fut le désespoir de mes soldats, qui brûlaient d’en venir aux mains avec les troupes nouvellement débarquées, réfléchissant sur l’apparition subite de cette division, sur la destination secrète de deux autres escadres prêtes à mettre à la voile, sur les ouvertures de paix récemment faites par le gouvernement français, appréciant à sa juste valeur le chef de ce gouvernement, pour qui tout sacrifice est possible, tous moyens sont indifférents, pourvu qu’il arrive à son but, celui de sa grandeur personnelle, jetant les yeux sur les correspondances étrangères qui m’éclairent sur les mouvements des divers cabinets de l’Europe, et m’avertissent de me tenir sur mes gardes, je me décidai à rétrograder vers la partie haïtienne qui réclame plus particulièrement mon attention, et qu’il est de mon devoir de protéger jusqu’à mon dernier soupir. […]
A cette occasion, Jean-Jacques Dessalines fit honneur à sa légende. En tant que chef d’État, il ne laissa nullement mener par son esprit guerrier. Refusant de sacrifier davantage ses soldats et privilégiant la sécurité de son empire, Dessalines décida de lever le siège de Santo-Domingo et de revenir en Haïti. Notons également le parallèle qu’il (Dessalines) établit entre lui et Napoléon Bonaparte. Si Bonaparte est prêt à tout sacrifier pour sa gloire personnelle, lui, Jean-Jacques Dessalines, privilégie la vie de ses soldats et la sécurité de son peuple à la gloire personnelle d’une conquête sanglante et coûteuse. Si la campagne de l’Est n’a pas atteint les objectifs fixés, il fut quand même un succès, vu qu’il permit à Dessalines de sécuriser les frontières de l’empire.
La campagne de l’Est s’inscrit parfaitement dans la logique d’une armée défensive. Son offensive sur la partie Est ne relevait nullement d’un esprit de conquête mais plutôt de la volonté de défendre les intérêts primordiaux de la nation, à savoir la liberté et l’indépendance.
Sources documentaires :
Pradines, L., Recueil général des lois et actes du gouvernement d’Haïti depuis la proclamation de son indépendance jusqu’à nos jours (1804 -1808), tome 1, A. Durant – Pédone-Lauriel Sr Libraires-Editeurs, Paris, France, 1886
À propos de l’auteur
Rick Boris Isidore est passionné par l’histoire d’Haïti et la transmission du savoir. À travers sa librairie, ses vidéos éducatives et la revue La Feuille Haytienne, il valorise la mémoire collective haïtienne. Il est également coauteur du livre Souveraineté nationale et luttes anti-impérialistes en Haïti, dirigé par le professeur Hérold Toussaint. Chaque projet qu’il mène s’inscrit dans une démarche engagée en faveur de l’avenir et des racines du peuple haïtien. rickbrisisdore@gmail.com | +509 46 52 31 55
