Le projet Bois Caïman : Genèse d’une nation

Le site de Bois Caïman, tout comme l’histoire mémorielle qu’il incarne, a longtemps été relégué dans l’oubli. Il ne s’agit ni d’un centre urbain, ni d’un site administratif, mais d’un simple hameau niché à la frontière de la plaine du Nord et d’une chaîne montagneuse. Loin d’être un lieu de pèlerinage populaire, il apparaît plutôt comme un cul-de-sac, desservi par une route sinueuse, tantôt rocailleuse, tantôt sablonneuse, partant du Morne Rouge, à proximité de la route nationale n°1 et du Cap-Haïtien.

Jusqu’au XIXᵉ siècle, et pendant une large partie du XXᵉ, on ne relève aucune trace d’une valorisation de cet espace dans la mémoire collective populaire. Aucun témoignage ne semble attester de son inscription dans les traditions communautaires. Toutefois, des éléments ethnographiques laissent supposer la présence, dans les environs immédiats, de Lakous — ces structures socioculturelles rurales caractéristiques — ainsi qu’une aire culturelle à dominante mandingue, témoignant d’un ancrage africain ancien du peuplement local, possiblement lié aux traditions vodou et à la résistance culturelle post-esclavagiste.

Dans les années 1980, le site était constitué d’une dizaine de cases couvertes de chaume, sans aménagement particulier, et visiblement abandonné. Hormis quelques visites discrètes et nocturnes de dignitaires du régime politique instauré en 1957, le lieu était demeuré invisible dans l’espace public et totalement dépourvu de reconnaissance institutionnelle. Ce n’est qu’à l’occasion de la commémoration du bicentenaire des événements de 1791 que le site fut réinvesti symboliquement et politiquement.

Définition et objectifs du projet

L’article 3 de l’Arrêté présidentiel du 13 août 1998 définit les orientations fondamentales du projet : il s’agit d’un programme concerté de développement destiné à transformer l’espace classé de Bois Caïman en un sanctuaire mémoriel. Ce sanctuaire doit non seulement entretenir l’ardeur civique des générations futures, mais également incarner un hommage collectif de la société haïtienne à l’égard des esclaves insurgés de Saint-Domingue, dans ce lieu symbolique où fut scellée la révolte fondatrice de 1791.

Une coordination interministérielle a été mise en place pour favoriser la définition de ce programme. Ont ainsi été réunis : le Ministre de la Culture et de la Communication, M. Jacques-Édouard Alexis ; le Ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales, M. Jean Molière ; le Directeur général du MUPANAH, M. Lionel Lerebours ; le Directeur général du Bureau National d’Ethnologie, M. Jean-Yves Blot ; le Directeur général de l’ISPAN, M. Jean-Herold Pérard ; les ingénieurs Adrien Fritz et Baron Patrick du Ministère des Travaux Publics ; ainsi que M. Jean-Frantz Théodat, représentant de la Direction Générale des Impôts.

De cette réunion découla un ensemble de résolutions visant le démarrage des travaux d’aménagement, en vue d’une première phase inaugurale programmée pour août 1999.  Le Ministère de la Culture sous le leadership de la Direction Générale l’architecte de Monument Joseph Harold Gaspard créa un comité de travail, chargé de définir les termes de référence du projet, d’organiser un concours d’architecture, et de recruter un personnel technique qualifié.

Il fut également décidé de mener une enquête socio-économique préliminaire dans les zones environnantes, ainsi qu’un bornage et un relevé topographique du site, réalisés par la Direction Générale des Impôts. Le comité effectua une mission de reconnaissance visant à comprendre les caractéristiques du lieu et à identifier les attentes de la population locale.

Les différentes actions décidées furent mises en œuvre simultanément. La Direction Générale des Impôts établit le plan d’arpentage du site, tandis qu’une première évaluation du profil du terrain fut obtenue grâce à l’enquête préliminaire. Les institutions concernées procédèrent à un partage des termes de référence du programme, dans l’objectif de soumettre leurs propositions relatives au contenu du document de projet.

La Direction générale du MUPANAH fut la seule à soumettre une proposition concrète, en l’occurrence un projet d’aménagement muséographique. Aucune autre institution ne proposa de version préliminaire du document ou de termes de référence.

Face à ce déficit de propositions concertées, le Ministère de la Culture et de la Communication se prononça en faveur d’une orientation générale du projet, dont les lignes directrices peuvent être résumées comme suit :

Le site de Bois Caïman doit être envisagé dans un double dynamique de développement urbain et touristique. Sa proximité avec le bassin Saint-Jacques et avec d’autres lieux de mémoire situés dans le Nord, témoins d’épisodes occultés de l’histoire haïtienne, lui confère une cohérence mémorielle et symbolique propice à une mise en valeur patrimoniale. L’aménagement proposé devra traduire la force culturelle issue de la résistance, de la révolte, et des traditions religieuses, notamment à travers les pèlerinages populaires qui perpétuent encore aujourd’hui cette mémoire.

L’intervention devra souligner cette dimension hautement symbolique, sans toutefois figer le lieu dans une approche muséale figée et désincarnée. Le site, situé à l’intérieur des terres, devra proposer des activités culturelles attractives et autonomes, susceptibles de mobiliser à la fois les populations locales et les visiteurs. L’aménagement devra articuler les différents éléments du site — lieux mystiques, arbres remarquables, ruines, éléments naturels — tout en intégrant les besoins éducatifs et sociaux identifiés lors de l’enquête sociologique, afin de favoriser une conscientisation identitaire durable.

Mise en œuvre et orientations du projet

Les actions préconisées dans le cadre du projet ont été mises en œuvre de manière simultanée. La Direction Générale des Impôts (DGI) a ainsi procédé à l’élaboration du plan d’arpentage du site, marquant le lancement de la phase préparatoire.

Parallèlement, un profil topographique approximatif du site a été établi à partir des données recueillies lors de l’enquête préliminaire menée à l’intérieur et aux abords du périmètre concerné.

Les institutions impliquées dans la réalisation du projet ont été invitées à se répartir les termes de référence dans le but de produire leurs propositions respectives quant au contenu et à la structure du document de projet.

À ce jour, seule la Direction Générale du Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH) a soumis une proposition d’aménagement muséographique adaptée au site. Aucune autre institution participante n’a présenté d’avant-projet ou de proposition de termes de référence.

Dans ce contexte de déficit de propositions concertées, le ministère de la Culture et de la Communication s’est vu chargé de définir les grandes orientations du projet. Les lignes directrices formulées peuvent être résumées comme suit :

« Le site du Bois Caïman doit être intégré dans un double dynamique de développement urbain et touristique. Sa proximité avec le Bassin Saint-Jacques et la richesse de la scène culturelle du Nord, qui englobe plusieurs lieux de mémoire ayant traversé les siècles, bien que souvent occultés par l’histoire dominante, confère à ce lieu un potentiel unique. Ce site est destiné à incarner la force culturelle du peuple haïtien, émergeant de la résistance et de la révolte, et à devenir un symbole vivant de cette mémoire collective, portée aujourd’hui par les pèlerinages traditionnels qui témoignent de sa pérennité. L’aménagement de ce site devra mettre en valeur la dimension hautement symbolique de cet héritage sans tomber dans le piège de créer un « espace muséal figé », déconnecté de la dynamique culturelle locale. Le site, bien que situé dans un repli géographique exigeant un détour pour y accéder, doit offrir une diversité d’attractions et d’activités susceptibles de capter l’intérêt des habitants de la région ainsi que des visiteurs nationaux et internationaux. L’aménagement devra intégrer l’ensemble des éléments caractéristiques du site : lieux mystiques, arbres remarquables, ruines historiques et espaces naturels. Enfin, il devra également tenir compte des résultats de l’enquête socio-économique, en créant des espaces adaptés à des activités de formation et de conscientisation identitaire, afin de renforcer la dimension éducative et sociale de ce projet. »

Les contenus retenus du programme d’aménagement

Le programme d’aménagement du site de Bois Caïman, tel qu’envisagé par les autorités et les institutions partenaires, devait inclure — sans toutefois s’y limiter — une série d’éléments répondant à la fois à des impératifs de mémoire, de pédagogie, de valorisation patrimoniale et de développement local. :

  • La construction d’un mausolée dédié à la mémoire des esclaves et des insurgés du 22 août 1791.
  • L’installation d’une sculpture monumentale ou d’une fresque représentant la cérémonie historique du 14 août 1791.
  • La mise en valeur de l’arbre symbolique associé à la cérémonie, en cohérence spatiale avec la sculpture, la fresque ou l’espace scénique.
  • La reconstitution, sous forme muséographique, de l’organisation spatiale et sociale des esclaves de Saint-Domingue.
  • L’aménagement d’un théâtre de poche en plein air, destiné à accueillir des manifestations culturelles diverses (telles que les combats de coq, les cérémonies rituelles, les danses traditionnelles ou encore les réunions communautaires). Cet espace pourrait également servir de système d’impluvium, afin de prévenir les pénuries d’eau nécessaires au fonctionnement des installations.
  • La création d’un espace dédié à l’alphabétisation et à la formation professionnelle, cette fonction pourrait être intégrée à l’ensemble muséographique.
  • La consolidation et la valorisation des vestiges historiques existants : la base de la première passerelle pourrait accueillir une chute d’eau artificielle et un bassin aquatique, tandis que le tablier réaménagé offrirait une vue panoramique sur la baie du Cap-Haïtien et ses environs.
  • L’aménagement d’une petite forêt de bois précieux pour contribuer à la restauration des maisons anciennes du Cap-Haïtien, ou à défaut, l’implantation d’un jardin botanique visant à préserver les espèces végétales locales menacées de disparition. Ce dispositif participerait également à la protection du bassin versant et du microclimat situé autour du site mystique dit « Brise la Grosse Roche », où subsiste une source alimentant encore la ravine voisine durant la saison des pluies.
  • L’aménagement de la voie d’accès principale, de parkings pour autocars et véhicules, ainsi que de sentiers pédestres destinés aux randonneurs.
  • La construction d’espaces à vocation administrative et commerciale : boutique, aire d’exposition, point de vente d’artisanat et de souvenirs, espaces sanitaires et poste de soins d’urgence.

Ces propositions ont été soumises à une firme composée d’architectes seniors spécialisés dans l’aménagement de sites historiques. Cette équipe pluridisciplinaire a été renforcée par l’architecte-urbaniste Didier Dominique ainsi que par l’éminente anthropologue Rachel Beauvoir Dominique, dont les travaux de recherche menés sur le site — sanctionnés par une publication académique — ont servi de fondement à l’élaboration du projet d’aménagement global.

Eddy Lubin

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