Lorsqu’il fut nommé gouverneur général à vie par ses pairs le 1er janvier 1804, Dessalines trainait derrière lui une longue carrière militaire. Il est difficile de déterminer exactement à quand remonte le début de la carrière de Jean-Jacques Dessalines. Ce qui est certain c’est qu’il le débuta au sein de l’armée de Toussaint Louverture, probablement comme simple soldat. Ce qui est également certain c’est qu’il impressionna Toussaint Louverture au point de gravir rapidement les échelons au sein de l’armée louverturienne. C’est à lui que Toussaint confia la conduite de l’une des batailles les plus cruciales de la guerre du Sud : le siège de Jacmel. La victoire de Dessalines sur Pétion lors de ce siège permit à Toussaint d’asseoir son autorité sur toute la partie occidentale de l’île. Cette longue carrière militaire permit à Dessalines de développer une connaissance réelle du pays, connaissance qu’il mit à profit dès sa prise de pouvoir.
Dessalines avait remarqué que le paysage haïtien était composé de reliefs particulièrement élevés. Au pied de ces reliefs, une végétation souvent luxuriante rendait leurs accès difficiles. Dessalines choisit donc de mettre à profit cet avantage naturel en décidant de construire un réseau de fortification sur les plus hautes montagnes. C’est ce que nous appelons la fortification en hauteur. C’est le premier système de défense purement haïtien. Ce système de défense devait, en cas de guerre, offrir un avantage certain au pays. Bien entendu, ce système de défense doit être mis en relation avec un autre élément de la pensée militaire de Jean-Jacques Dessalines que nous verrons plus loin, à savoir la guerre à l’intérieur des terres.
C’est par une ordonnance du 9 avril 1804 que Dessalines ordonna le lancement des travaux de fortification en hauteur : Les généraux divisionnaires, commandant les départements, ordonneront aux généraux de brigade d’élever des fortifications au sommet des plus hautes montagnes de l’intérieur, et les généraux de brigade feront, de temps en temps, des rapports sur les progrès de leurs travaux. (signé) : Dessalines
Il faut toutefois noter que Dessalines ne fut pas le seul à prendre conscience de l’utilité militaire de nos montagnes. Car, dès le mois de janvier 1804, Henri Christophe avait ordonné la construction de la Citadelle Henry. Cet extrait du 3ème numéro du Bulletin de l’ISPAN, daté 1er août 2009 nous relate les travaux de fortifications mis en place après l’ordonnance de Dessalines : Dans le Nord, le général François Cappoix acheva dans la même année le fort Trois-Pavillons près de Port-de-Paix et construisit le fort du Ralliement dans les mornes au-dessus du Môle-Saint-Nicolas. Le général Henry Christophe, commandant du département militaire du Nord, entreprit la construction du fort Rivière et du fort Neuf, au-dessus du bourg de la Grande-Rivière, du fort Dahomey au-dessus de Camp-Coq, près du Limbé, sur le pic de la Souffrière et le Fort des Bayonnais au-dessus d’Ennery et contrôlant la Passe-Reine, du fort Sans-Quartier, du fort Brave, du fort Jalousière (dit le Redoutable ?) dans les mornes de Marmelade, de la citadelle La Ferrière (la Citadelle Henry) et de quatre redoutes sur le morne des Ramiers. Dans les hauteurs de Saint-Marc fut construit le fort Béké. Dans les Mattheux, surplombant la plaine de l’Arcahaie, on plaça les forts Delpèche et Drouet. Dans l’Ouest, le général Alexandre Pétion fit exécuter les forts Jacques et Alexandre sur les hauteurs du Grand-Fond près de Port-au-Prince. Pour protéger la côte Nord de la presqu’île du Sud, le général Cangé plaça le fort Campan au-dessus de la ville de Léogane, et qui fût achevé par le général Yayou. Les militaires haïtiens placèrent également le fort Garit au-dessus du Petit-Goâve, le fort Desbois au-dessus de l’Anse-à-Veau et le fort Marfranc non loin de Jérémie. Surplombant les accès aux maquis du morne Macaya, en arrière de la plaine des Cayes, le général Fabre-Nicolas Geffrard fit élever la forteresse des Platons. Le général Magloire Ambroise fit construire le fort Ogé au morne Cap-Rouge dominant la rade et la ville de Jacmel.
Comme nous pouvons le constater, ce nouveau réseau de défense couvre l’ensemble du territoire national. A ces nouvelles fortifications, il faut ajouter les fortifications déjà existantes et datant de la période coloniale.
Ce système de fortification en hauteur était d’une importance capitale pour Dessalines. Sa correspondance du 8 août 1804 à Alexandre Pétion le prouve.
Au quartier- général de Laville, le 8 août 1804.
Le gouverneur général, au général Pétion
Citoyen général,
D’après différentes gazettes que je viens de recevoir, et que je vais livrer à l’impression pour que tout le monde en ait une entière connaissance, j’apprends que Bonaparte s’est fait nommer Empereur des Français. Comme il est plus que probable qu’en cette qualité, il provoquera la réunion des autres puissances contre ce pays, il convient d’activer de plus fort les travaux des fortifications, afin de bien recevoir nos ennemis; et, pour parvenir à ce but, on relèvera les travailleurs le samedi afin que l’ouvrage se fasse le dimanche, à l’instar des autres jours. Je vous prie de faire accélérer la confection des affûts de canons qui sont destinés au camp de Marchand ; et si j’éprouve du retard à les recevoir et qu’il arrive quelque fâcheux accident, c’est à vous que je m’en prendrai.
Je vous salue avec amitié,
Signé : Dessalines.
Cette correspondance que Beaubrun Ardouin semble assimilée à de la paranoïa est, au contraire, d’une logique limpide. Dessalines avait compris qu’en l’absence de paix durable entre Haïti et la France, toute paix entre cette dernière entre les autres puissances occidentales représentait une menace pour Haïti. Dessalines interpréta la décision de Napoléon Bonaparte de se couronner empereur comme une manière pour ce dernier de se rapprocher des autres puissances européennes. Certes, la décision de Napoléon n’impliquait pas nécessairement la paix avec les autres pays – Napoléon sera d’ailleurs en guerre durant tout règne – mais, Dessalines, en sa qualité de dirigeant, se devait de prendre en considération toutes les évolutions dans la géopolitique mondiale et son impact potentiel sur Haïti. Diriger c’est, souvent, se préparer au pire.
Fortifier en hauteur offrait un avantage certain au pays en cas d’attaque. Cela obligerait l’ennemi à escalader des montages assez difficiles d’accès pour déloger les soldats haïtiens. Ce qui exposerait l’ennemi à de lourdes pertes.
Après l’assassinat de l’empereur, ce projet de fortification en hauteur connu un coup d’arrêt. D’autant plus que les priorités avaient changé. Si la menace française était toujours présente dans l’esprit des dirigeants et de la population, la guerre civile opposant Henry Christophe à Alexandre Pétion changea l’orientation militaire du Pays. Seul Christophe comprit la nécessité de continuer à élaborer une politique de défense en cas d’attaque d’un pays étranger.
Sources documentaires :
- Ardouin, B., Etudes sur l’histoire d’Haïti, tome 6, Paris, France, 1856.
- Bulletin de l’Ispan, #3
À propos de l’auteur
Rick Boris Isidore est passionné par l’histoire d’Haïti et la transmission du savoir. À travers sa librairie, ses vidéos éducatives et la revue La Feuille Haytienne, il valorise la mémoire collective haïtienne. Il est également coauteur du livre Souveraineté nationale et luttes anti-impérialistes en Haïti, dirigé par le professeur Hérold Toussaint. Chaque projet qu’il mène s’inscrit dans une démarche engagée en faveur de l’avenir et des racines du peuple haïtien. rickbrisisdore@gmail.com | +509 46 52 31 55
