Marché Cluny du Cap-Haïtien : un patrimoine, lié à la mémoire de l’esclavage, en flamme.

Cap-Haïtien est une ville reconnue pour la richesse de son patrimoine historique et culturel. Ancienne capitale coloniale, elle demeure l’un des espaces urbains les plus emblématiques du pays. Toutefois, derrière cette image prestigieuse se cache une réalité plus fragile : la ville est fortement vulnérable aux risques, notamment aux incendies. Historiquement, Cap-Haïtien a déjà connu plusieurs sinistres majeurs ayant mis en péril des biens culturels et économiques essentiels.

Le samedi 24 janvier 2026, un nouvel incendie est venu rappeler cette vulnérabilité. En quelques heures, le feu a ravagé une partie importante du marché Cluny, le plus ancien et le plus grand centre commercial de la ville. Ce sinistre, le premier enregistré pour l’année 2026, a réduit en cendres des dizaines d’étals et de marchandises, plongeant de nombreux commerçants dans la détresse. Au-delà des pertes matérielles, c’est un pan entier de la vie urbaine capoise qui a été brutalement frappé.

La place où loge le marché Cluny servait autrefois de marché d’esclaves dans  la ville du Cap-Français, à l’instar de la Croix-des-Bossales à Port-au-Prince. En 1890, sous l’administration de Forvil Hyppolite, il a été construit en métal, et occupe depuis lors une place centrale dans l’organisation économique et sociale, non seulement pour la ville du Cap-Haitien, mais surtout pour toute la région du grand Nord. Il constitue un lieu stratégique d’approvisionnement, attirant quotidiennement marchands et clients venus des différents quartiers de la ville et des communes avoisinantes. Mais le marché est bien plus qu’un simple espace commercial, il est un lieu de rencontres, d’échanges, de pratiques culturelles et de transmission de savoir-faire. Sa destruction partielle représente donc une perte symbolique majeure pour la mémoire collective de la ville.

L’incendie du 24 janvier 2026 met en lumière des problèmes structurels persistants. La promiscuité des étals, l’utilisation de matériaux inflammables, et l’absence de dispositifs de prévention créent un environnement particulièrement propice aux incendies. À cela s’ajoute l’insuffisance des moyens d’intervention rapide, qui limite la capacité des secours à contenir le feu à temps. Le marché Cluny s’inscrit ainsi dans une longue liste d’espaces de la ville exposés à des risques connus, mais rarement anticipés.

Les conséquences du sinistre sont lourdes pour les commerçants, dont beaucoup dépendent exclusivement du marché pour subvenir aux besoins de leur famille. La perte des marchandises signifie pour certains, non seulement un arrêt brutal de l’activité économique, mais aussi une aggravation de la précarité sociale. Sur le plan urbain, la fermeture partielle du marché perturbe l’approvisionnement de la ville et modifie temporairement les circuits commerciaux, accentuant les déséquilibres existants.

Au-delà de l’aspect économique, c’est un patrimoine matériel et immatériel qui se trouve menacé. Le marché Cluny incarne une mémoire vivante faite de gestes, de voix, de relations sociales et de pratiques quotidiennes. Chaque incendie efface une partie de cette histoire et fragilise davantage le lien entre la population et ses lieux emblématiques. La répétition de ces catastrophes pose alors une question fondamentale : comment protéger un patrimoine qui ne se limite pas aux monuments, mais qui s’enracine dans la vie quotidienne des habitants ?


Aujourd’hui, le marché Cluny, meurtri par les flammes, demeure le symbole d’une ville riche en patrimoine mais fragile dans la gestion des risques. Cap-Haïtien est désormais face à un choix : continuer à voir disparaître des fragments essentiels de son histoire, ou s’engager enfin dans une politique de protection durable de ses espaces patrimoniaux et populaires.


Hans-Bichara Dieujuste, professionnel en géographie

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