Croix-des-Bossales : de la fatalité esclavagiste au centre vital de l’économie populaire

Marché de la Croix-des-Bossales): Angle Boulevard La Saline with Rue Macajoux. Photo: Andankwabosal / Reddit Source : Ayibopost

La Croix-des-Bossales, est le plus ancien et le plus grand marché populaire en Haïti, située au cœur de la capitale Port-au-Prince. Pourquoi associer la notion de fatalité à  la Croix-des-Bossales, haut lieu de mémoire ? De manière courante, la fatalité est perçue comme un phénomène naturel lorsqu’elle renvoie à des événements qui se produisent indépendamment de la volonté humaine, tels que les séismes ou les inondations. Toutefois, elle peut aussi être envisagée comme un fait social, dans la mesure où elle renvoie à l’organisation même de la société : pauvreté, inégalités, absence de politiques publiques, esclavage, entre autres. Dans ce cas, ce qui est qualifié de « fatalité » résulte bien souvent de choix humains et sociaux. Dès lors, quelle place occupe Croix-des-Bossales dans cette logique ?

En effet, le nom des lieux est étroitement lié à la fatalité, qu’elle soit naturelle ou sociale, car la toponymie reflète fréquemment les expériences vécues par les communautés dans leur rapport à l’environnement et à l’histoire. En ce sens, une partie de l’espace portuaire de Port-au-Prince est désigné, depuis 1503, sous le nom de Croix-des-Bossales, car il constituait le lieu de débarquement des esclaves transportés par les navires négriers en provenance d’Afrique. Ces derniers, selon Gérard Barthélemy, sont appelés bossales afin de les distinguer des créoles nés dans la colonie de Saint-Domingue. Ce toponyme renvoie ainsi à la fois au marché des esclaves et à la souffrance profondément ancrée dans l’histoire de l’esclavage. Nommer un lieu de cette manière, c’est inscrire dans l’espace géographique la mémoire des épreuves et des rapports de domination. Alors, comment un lieu de négation et de domination est-il devenu un espace vital de l’économie populaire haïtienne ?

Après la période coloniale, Haïti devient libre et indépendante. Au fil du temps, l’espace de la Croix-des-Bossales a subi une transformation à la fois spatiale, sociale et symbolique. Ce lieu, marqué autrefois par la mise en vente des esclaves et par la violence, a été progressivement réinvesti par la communauté après l’indépendance, pour devenir un centre économique vital. Pourtant, cette fatalité marquée par l’esclavage des hommes qui pesait sur cet espace ne s’est pas effacée, elle a été reconfigurée. Là où s’exerçait une domination imposée, se sont développées des pratiques de survie, portées par les descendants d’esclaves.

Aujourd’hui, Croix-des-Bossales est devenu l’un des plus grands centres de l’économie populaire du pays. Relié au port et connecté aux principales routes nationales, il reçoit quotidiennement des produits en provenance de toutes les régions du pays. Ce marché constitue ainsi un maillon essentiel entre les campagnes productrices et la ville capitale consommatrice.

Malgré son dynamisme, ce marché reste vulnérable face au climat d’insécurité et au délaissement de l’Etat. La violence a brisé l’effervescence de ce pôle commercial historique, poussant pour la plupart des commerçants à  la retraite forcée. Par conséquent,  cet espace populaire de l’économie haïtienne est devenu désertique, révélant la fragilité des structures économiques face au contexte sécuritaire.

Hans-Bichara Dieujuste, Professionnel en Géographie, Rédacteur

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