Ligue Féminine d’Action Sociale : Pionnière du féminisme haïtien et la lutte pour l’égalité.

Lorsque l’on parle des luttes féminines en Haïti, il est difficile de ne pas évoquer la Ligue Féminine d’Action Sociale. Véritable révolution en son temps, la Ligue a bouleversé le paysage politique, social et économique d’Haïti. 

L’histoire de la Ligue a commencé en mars 1934. Elle a été créée, entre autres, par Madeleine Sylvain, Alice Garoute, Fernande Bellegarde, Thérèse Hudicourt, Alice Mathon, Marie-Thérèse Colimon et Marie-Thérèse Poitevien, dans le but de promouvoir l’égalité de droit, l’égalité de salaire, l’accès à l’éducation, un bureau de travail dédié aux femmes, etc. Mais dès ses premiers pas, la Ligue se heurte à l’hostilité du gouvernement de Sténio Vincent qui interdit son fonctionnement. Le Gouvernement y voit une menace pour son autorité, d’autant plus que la Gauche haïtienneh qui y est hostile, courtisait fortement la Ligue. Toutefois, la Ligue contourna le problème en annonçant qu’elle allait se concentrer sur l’éducation. Le gouvernement n’a pas eu d’autre choix que d’autoriser, de manière limitée, ses activités. 

Un an après, en 1935, la Ligue frappa un grand coup, en lançant Voix des Femmes, un journal dédié à la cause des femmes et dirigé par des femmes. Si la tradition journalistique existe en Haïti depuis 1804, c’est bien la première fois qu’on allait voir dans la paysage médiatique un journal de ce genre. Voix des femmes permit à la Ligue de véhiculer ses idées et de tenir le public informé des avancées de la lutte en Haïti et dans le monde. 

L’année 1944, dix ans après sa création, marque une première grande victoire de Ligue féminine d’Action sociale. Un amendement de la constitution octroya aux femmes, pour la première fois dans l’histoire d’Haïti, le droit de se porter candidat aux élections législatives et municipales. De plus, elle pouvait occuper d’autres postes non électifs au sein de l’administration publique. Mais paradoxe de l’histoire, les femmes, qui n’avaient pas encore le droit de vote, pouvaient être candidates. Dans son exposé des motifs, le président Elie Lescot, expliqua cette décision pour le moins curieux : « Avec l’évolution des mœurs, la femme s’est créée une place remarquable dans tous les domaines de l’activité humaine. Les exigences de la vie contemporaine lui imposent une participation directe à toutes les manifestations de la vie sociale et politique. Aussi, la règle de la capacité générale et absolue de la femme est-elle généralement consacrée dans le droit moderne.

Évidemment, tenant compte de nos mœurs politiques, il ne serait pas sage de conférer actuellement à la femme haïtienne le droit prééminent de suffrage; mais, il n’y aurait aucun inconvénient à admettre qu’elle soit éligible aux fonctions à caractère représentatif de Sénateurs, de Députés, et de Membres des Administrations Communales.

Dans le domaine purement administratif, la femme haïtienne a donné la mesure de son intelligence et de son savoir-faire. Le moment est venu de l’admettre à l’exercice de certains droits politiques.

C’est une œuvre de progrès politique à réaliser.

En conséquence, il convient de modifier l’article 4 de la Constitution dans le sens suivant : Article 4. Tout Haïtien âgé de 21 ans accomplis, exerce les droits politiques, s’il n’est dans aucun des cas d’incapacité prévus par la Loi.

La femme haïtienne âgée de 30 ans accomplis, est éligible aux fonctions de Sénateur, de Député et de Membre des Administrations Communales.

Sous la même condition d’âge, elle peut également être nommée par le Président de la République aux fonctions de Secrétaire d’État et de Sous-Secrétaire d’État, de Sénateur et de Député, dans les cas prévus par la Constitution, et à celles de Membre des Administrations Communales, dans les circonstances déterminées par la Loi.

Âgée de 21 ans accomplis, la femme haïtienne peut être nommée à tous autres emplois civils de l’Ordre administratif, dans les conditions établies par la Loi.« 

Victoire limitée mais victoire quand même. La porte était désormais ouverte. Soulignons que quelques mois auparavant, les femmes mariées ont obtenu le droit de garder leur salaire. Malgré ses victoires, la Ligue fait face à une forte opposition dans la société. L’année 1946 est particulièrement dure. Incomprise, huée, accusée de tous les maux qui accablent la Nation, la Ligue pour se défendre va publier un pamphlet intitulé La Femme haïtienne répond aux attaques formulées contre elle à l’Assemblée Constituante. 

Loin de se laisser abattre, la Ligue redoubla d’efforts. Et en 1950, lors de la nouvelle révision de la constitution qui devait se tenir aux Gonaïves, la Ligue se mobilisa. Des femmes de toute part, de toutes les couches sociales marchèrent sur les Gonaïves pour y faire entendre leurs voix. Et durant toute la durée de l’assemblée, un mois, la Ligue resta mobilisée. Elle obtint encore une petite victoire. Le droit de vote qui leur a été refusé en 1944, leur est finalement accordé en 1950. Toutefois, comme si la marche ne pouvait ne pas être semée d’embûches, le droit de vote était limité aux élections municipales. Petite victoire mais victoire quand même. Lors des élections de 1955, plusieurs femmes furent élues dont Léonie Coicou Madiou comme mairesses de Port-au-Prince. Et en 1957, lors de l’élection qui accouchera François Duvalier à la présidence de la République, Madeleine Sylvain Bouchereau fut candidate au Sénat pour le département de l’Ouest. 

Durant le long règne des Duvalier, la Ligue fut persécutée et réduite au silence. Mais l’arbre était déjà planté, et comme celui de Toussaint Louverture, ses racines profondes et nombreuses permirent l’émergence de nouvelles générations de femmes plus déterminées que jamais pour faire avancer la cause des femmes en Haïti. 

Loudenya Faoutine, Professionnelle en Tourisme et Patrimoine, Rédactrice

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