En Haïti, les noms des villes ne sont pas de simples repères géographiques. Ils portent la trace des événements historiques, des réalités géographiques, des marqueurs de mémoires et des symboles identitaires. Chaque toponyme raconte une histoire, il relie le présent au passé et confère aux espaces une signification qui dépasse leur dimension géographique.
Prenons l’exemple de Jacmel. Fondée en 1698, cette commune du Sud-Est est aujourd’hui reconnue pour ses paysages enchanteurs et son riche patrimoine culturel. Pourtant, son nom renvoie à une histoire bien plus ancienne. Yaquimel, nom d’origine Taino, a été transformé d’abord par les colonisateurs espagnols, puis par les français. La ville a d’ailleurs servi de centre de résistance et a accueilli des figures historiques telles qu’Alexandre Pétion et Francisco de Miranda, qui s’y sont rencontrés afin d’obtenir de l’aide à la libération de l’Amérique du Sud. Jacmel devient aussi un port prospère spécialisé dans le commerce du café et du sucre sous l’administration française de Saint-Domingue.
Il aurait aussi été marqué par la mémoire d’un flibustier français, Jacques Mel dont le nom fut déformé au fil du temps. Derrière cette appellation se révèle donc plusieurs strates historiques dont la mémoire des peuples autochtones disparus, l’emprise de la colonisation européenne, mais aussi celle d’une ville qui deviendra au XIXᵉ siècle un centre économique majeur.
Aujourd’hui encore, Jacmel est associée à l’artisanat, au carnaval et à la créativité artistique, toutefois, son nom continue de rappeler les différentes couches de mémoire qui ont façonné son identité.
De la même manière, des villes comme Cap-Haïtien, autrefois appelé Cap-Français, fut la capitale de la colonie de Saint-Domingue et conserve encore l’empreinte de cette époque. Port-au-Prince, fondée par les colons au XVIIIᵉ siècle, témoigne de la présence coloniale et des transformations politiques. Certains noms, comme Hinche ou Mirebalais, gardent une sonorité amérindienne, preuve que la mémoire des premiers habitants du territoire bien que fragilisé par l’histoire, n’a pas totalement disparu.
Ainsi, la toponymie haïtienne est une véritable géographie de la mémoire. Les noms des lieux ne sont pas neutres : ils sont des symboles, des récits condensés, des identités en mouvement. Ils rappellent que le territoire n’est pas seulement un espace physique, mais aussi un espace symbolique où s’inscrit l’histoire du peuple et où se transmettent les luttes, les résistances, les héritages culturels et les rêves collectifs.
Réfléchir aux noms des villes d’Haïti, c’est donc réfléchir à la manière dont Haïti se raconte à elle-même et au monde. C’est reconnaître que derrière chaque toponyme se cache une histoire de survie, de métissage et d’invention, une manière de transformer la géographie en mémoire et de faire du territoire un livre ouvert sur l’histoire et l’identité haïtiennes.
Ernsa Carmellitha Prophète, Professionnelle en Géographie, Rédactrice
