Et si ce qui nous unit était plus fort que ce qui nous divise ?

Dans un pays morcelé par la peur, paralysé par la violence, et usé par des décennies de méfiance et d’abandon, une vérité obstinée résiste sous les gravats : Haïti a une culture commune. Une langue qui chante les douleurs et les espoirs, des rythmes qui traversent les cloisons sociales, des gestes rituels qui tissent les fils invisibles de la vie collective. Une culture née du brassage, de la résistance, du courage. Une culture qui ne connaît pas de frontières de gangs, de partis, ni de classes. Une culture profondément partagée, même quand le territoire semble perdu.

Le drame haïtien actuel est que cette culture n’est pas mobilisée à sa juste valeur. On la réduit à un décor, à une distraction, alors qu’elle pourrait être un levier stratégique. Car là où les armes dressent des murs, la culture peut tracer des ponts. Elle peut être cet espace neutre où les conflits se taisent un instant, où le dialogue est encore possible, où l’on se reconnaît dans l’autre, même au milieu de l’hostilité. Elle peut être, littéralement, un outil de désarmement psychologique et social.

Dans les quartiers les plus vulnérables, même les groupes armés suspendent parfois leurs tensions pour se divertir. Ce n’est pas un détail folklorique : c’est la preuve que certains codes culturels ont encore un pouvoir symbolique supérieur à celui des armes. Les fêtes patronales, les cérémonies vodou, le rara, le « tire kont » constituent encore des espaces de cohésion spontanée, des bulles de paix dans un champ de ruines. Pourquoi n’en fait-on pas une stratégie ?

Toutefois, il faut éviter de romantiser. La culture n’est pas magiquement pacifiante. Elle peut être instrumentalisée, détournée, ou même devenir un champ de bataille symbolique. C’est pourquoi il ne suffit pas de « valoriser la culture » comme un slogan. Il faut en ériger un chantier politique, un pilier de toute politique de sortie de crise. Cela implique de financer la création artistique locale, de protéger les lieux de mémoire, d’inscrire la culture dans les mécanismes de médiation et de réconciliation. Cela implique de voir l’artiste non comme un figurant de cérémonies officielles, mais comme un acteur de paix.

Haïti ne peut pas reconstruire la paix uniquement avec des armes, des élections ou des traités. La paix durable exige un rétablissement du tissu social. Et ce tissu, aujourd’hui en lambeaux, peut être recousu par la culture, si cette dernière est considérée comme une force active et non passive. Le vodou, le créole, la peinture naïve, le théâtre populaire, les proverbes, la cuisine, loin d’être de simples témoins du passé, ce sont des ressources vivantes pour penser l’avenir ensemble.

Alors, la vraie question n’est pas de savoir si la culture constitue un facteur de paix, mais pourquoi les institutions ne l’utilisent pas comme tel. Pourquoi le ministère de la Culture n’est pas en première ligne des négociations locales ? Pourquoi les artistes ne siègent pas dans les comités de dialogue ? Pourquoi les communautés ne sont pas mobilisées autour de leur patrimoine comme outils de protection et de résistance pacifique ?  Les réponses à ces questions indiqueront si le pays s’oriente vers la voie de la réconciliation ou de la fracture.

Car au fond, malgré la misère, les pillages, les trahisons, il reste une chose que personne n’a réussi à nous voler : notre culture. Cette culture commune, forgée dans la douleur et la beauté, constitue encore le principal élément capable de nous rassembler autour d’une vérité simple mais puissante : nous avons plus en commun que ce que les armes voudraient nous faire croire.

Loudenya FAOUTINE, Professionnelle en Tourisme et Patrimoine, Rédactrice

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