Pourquoi ne pas transformer la grande prison du Cap-Haitien en un centre culturel multifonctionnel ? 

L’aile Est de l’ancienne grande prison du Cap-Haïtien, vestige du XVIIIe siècle, est aujourd’hui en ruine, malgré sa forte valeur historique et patrimoniale. Un projet de restauration et de transformation en espace culturel multifonctionnel serait un acte précieux, non seulement pour la valorisation de ce patrimoine architectural, mais aussi pour le développement culturel du tissu urbain capois.

À la rue 21 P, au centre de la ville historique du Cap-Haïtien, l’ancienne grande prison du Cap-Français se tient encore debout malgré des attaques subies au fil du temps. Ce patrimoine architectural, construit depuis le XVIIIe siècle, bien que reconnu comme un lieu de souffrance s’avère également essentiel à la mémoire de la nation, plus précisément à la ville christophienne.

En plus de son histoire affligeante, le site fut transformé en un véritable centre carcéral vers la fin du XIXe siècle. Des prisonniers y ont connu des moments d’agonie, témoignage d’un passé sombre. En 1994, à la suite de la démobilisation des Forces Armées d’Haïti, il a subi un pillage systématique par la population, marquant l’effondrement de l’ordre du pays.

Aujourd’hui, il cache quatre édifices derrière ses murs jaunâtres et fissurés. Le premier édifice, au Nord, loge le Lycée des Jeunes filles du Cap-Haitien. Dans le deuxième édifice, au Sud, se situe la Direction régionale de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National et le Centre de documentation. Le troisième édifice sert de local à la Direction départementale Nord du Ministère de la Culture et de la Communication. Et, le quatrième édifice à l’Est, contient les cellules de la prison qui reflétaient les normes sociales de l’époque coloniale, avec une stricte séparation entre hommes et femmes, entre libres et esclaves. On y trouve différentes sections : celles réservées aux hommes libres, aux femmes blanches, aux noirs et négresses.

Travaux de restauration dans la grande prison du Cap-Haïtien

Après le pillage de 1994, l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) a restauré l’aile Sud de la prison. Dans cette partie restaurée, cette même institution étatique y a installé son bureau régional. Par arrêté présidentiel, suite à un rapport de l’ISPAN, la prison est classée patrimoine national le 23 août 1995. Pour un lieu aussi calme, décoré par son jardin de manguiers géants, il continue de faire l’objet de convoitises de la part d’un bon nombre d’institutions et d’acteurs engagés.


En 2006, une initiative, soutenue par le Ministère de la Culture et de la Communication, visait à transformer la partie nord de la prison en une école de musique. Les travaux avaient bien commencé, pourtant le chantier s’est arrêté faute de financement durable. En 2014, via le projet Préservation du Patrimoine et Appui au Secteur Touristique (PAST), financé par la Banque mondiale (BM), et en collaboration avec l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), l’aile nord de l’espace de l’ancienne grande prison du Cap a continué à bénéficier des travaux de restauration. Mais qu’en est-il de l’aile Est?

Partiellement ruinée depuis l’invasion populaire, elle n’a jamais connu de restauration. Occupée actuellement par l’école de musique CEMUCHCA, un opérateur essentiel dans la transmission des savoirs musicaux dans la ville du Cap-Haïtien, quelques travaux de restauration ont été entamés, mais restent encore très limités en ce qui a trait à une véritable restauration d’un monument aussi important, non seulement pour la mémoire de la région du Nord, mais aussi pour toute la nation haïtienne. Aujourd’hui, mettre en œuvre un projet de restauration complète de la partie Est du site où se trouvent les cellules serait une action judicieuse envers ceux qui croient en la sauvegarde de notre bel héritage architectural.

L’aile Est de la grande prison du Cap-Haïtien : vers une lecture géographique et culturelle

La localisation géographique de l’ancienne grande prison du Cap-Haïtien, au centre de la ville, autour des institutions scolaires et du gymnasium de Champ-de-Mars, lui offre une position stratégique dans le tissu urbain capois. Son emplacement, ainsi que sa structure permet d’imaginer une reconversion innovante de l’aile Est, la partie où se trouvent les cellules, passant ainsi d’un espace douloureux à un espace culturel multifonctionnel, capable de répondre non seulement aux besoins de la jeunesse capoise, mais aussi à celle du pays tout entier.


Dans cette vision, plusieurs fonctions peuvent être envisagées :

  • Une salle de cinéma, pour relancer la culture de la projection dans la ville du Cap-Haïtien, déjà en décadence ;
  • Une salle de conférence bien équipée afin d’encourager les échanges intellectuels entre les professionnels, les écoliers et les universitaires ;
  • Une salle de théâtre où les troupes de la région pourraient s’exprimer et relancer la culture théâtrale dans la ville du Cap-Haïtien, jugée défaillante ;
  • Un musée historique afin de retracer la mémoire de la ville du Cap-Haïtien, de l’esclavage aux résistances ;
  • Une école de musique afin de pouvoir transmettre les savoirs musicaux traditionnels de la région.
              

La transformation en un centre culturel multifonctionnel de l’ancienne grande prison du Cap-Haïtien, qui repose d’ailleurs sur une conviction de valorisation de ce patrimoine, aurait un retentissement positif sur le développement urbain de la ville du Cap-Haïtien. Convertir l’espace en un centre multifonctionnel représenterait également une réappropriation symbolique d’un espace de souffrance en un espace culturel porteur de mémoire, de dialogue et de création.

Rien ne peut faire oublier l’histoire de l’ancienne grande prison du Cap-Haïtien. Mais sa restauration, en particulier l’aile Est, peut lui donner de nouvelles fonctions culturelles, sans pour autant effacer les douleurs du passé. En la transformant en un centre culturel multifonctionnel, on offrirait non seulement un espace vivant pour les jeunes, mais aussi ce serait une manière de réconcilier le passé et l’avenir. Il revient maintenant aux autorités de décider de l’avenir de cet important monument dans la ville du Cap-Haïtien.

Hans-Bichara DIEUJUSTE, Professionnel en Géographie

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