DANSE AU BATON :  SURVIVANCE D’UN PASSÉ HÉROÏQUE OU  RÉSISTANCE CULTURELLE …

« Avec la chaux, il traçait sur le sol un magnifique vèvè dédié, disait-il, aux Dieux Guerriers des ancêtres. Ensuite il délimitait son territoire et le mien, versait du clairin sur les deux BATONS croisés au centre du vèvè, tirait de sa poche de derrière son large mouchoir rouge et le nouait à son cou. Alors après m’avoir offert de partager en deux coups secs quelques gorgées, il se versait un peu de nico sur les bras, les coudes et dans les creux de ma main gauche. Le feu jaillissait de nos mains en creuset (…) Après quoi, le Maitre se prosternait pour réciter dans un langage inconnu des incantations venues dans un autre monde. »

            Ces phrases décrivent la phase préparatoire de l’initiation mystique à la Danse au Bâton, une pratique culturelle traditionnelle en conservation dans le Département de l’Artibonite. La Danse au Bâton charrie toute une histoire et est accolée à un pan du patrimoine immatériel de la paysannerie haïtienne. Survivance d’une culture héroïque ? Art et Expression du savoir de la paysannerie ? Danse héroïque ? Zoom sur cette activité qui se situe à la lisière de la culture traditionnelle et le système de résistance de la nation profonde à la lumière du livre LATIBONIT de Henry Louis Jeune.

Aux origines du Jeu du bâton…

            La danse au bâton est aussi appelée ″ Jeu du bâton ″ ou  ″  Konba bâton ″, ou Bazilik Patikola en Haïti.. Dénommée Stick Fighte à la Grenade et Cariacon, la Moringue à la Réunion et la Madagascar, Kalenda à la Dominique, Mayolé à la Guadeloupe, Koko Makaku à Curaçao, Kalinda à Trinidad, Caporia au Brésil, Mani à Cuba, Ladja bâton en Martinique, cet art ancestral est en vogue dans toutes les anciennes colonies de la caraïbe.

             Ce jeu du bâton remonte au temps de l’esclavage en Haïti. Les noirs venus de l’Afrique issus des castes guerrières l’utilisaient dans leur lutte contre le maître oppresseur. A cause de son caractère violent, il était interdit par l’article quinze (Art 15) du Code Noir et de la hiérarchie de l’Eglise Catholique. De ce fait, les esclaves substituaient à l’épée, la machette, le bâton. En conséquence le jeu du bâton rentrait dans une forme de résistance à l’ordre esclavagiste

            Les esclaves se réunissaient alors à l’écart loin des regards du maitre blanc pour exercer cet art. Ils l’utilisaient pour faire justice et vider leur contentieux. Ainsi, ils enduisent parfois le bâton de poison et essayent de faire des entailles dans le corps de l’adversaire en vue de provoquer la mort.

            Les nègres marrons l’utilisent aussi lors de leur fuite vers les mornes. Plus tard, les bandes armées s’en servent lors des batailles de la guerre de l’indépendance. Il suffisait de substituer les vraies armes au bâton et le tour est joué.

            La pratique de cette danse guerrière marchait de pair avec les objectifs du moment. C’est ainsi que la danse au bâton s’insinuait dans les différents conflits qui ont jalonné l’histoire nationale : »bien sur m’avait-on expliqué, selon les nécessités du moment, on insistait plus sur la main gauche que sur l’autre, surtout aux époques de révolutions ou de guerres civiles. Tous les grands chefs Cacos et avant eux, beaucoup de forgeurs de l’Indépendance Nationale avaient séjourné ici et délibérément avaient opté selon leur conscience »

            De l’esclavage, en passant par la conquête de l’indépendance pour déboucher lors des différentes révoltes des Cacos ; l’art du bâton a présidé à la destinée des habitants de l’Artibonite. Cet art, comme si bien l’a écrit Lionnel Trouillot, s’est perpétué chez les paysans de l’Artibonite et est codifié et enseigné selon des critères communs à tous les arts martiaux : rituel d’apprentissage, système de gradation et d’évaluation, code d’éthique. Il ajoute en mettant en lumière son utilisation dans les conflits armés au niveau du Département que cet art martial a malheureusement aussi été utilisé dans le cadre de conflit terrien, mais cet usage violent tend à disparaître

D’un combat violent à une danse de résistance…

            Avec le temps cet art est en phase de s’estomper et de s’évanouir dans l’imaginaire nationale. D’exercice violent, cette technique est devenue un jeu ludique et une danse de résistance. Cette dernière est exécutée actuellement lors des grandes manifestations culturelles telles que les funérailles et fêtes patronales.

            La danse au bâton est un art codé transmis par l’initiation orale d’un Maitre. Au début de l’initiation, un prévôt préside à la formation du jeune aspirant. Pour se fortifier physiquement, le recru devrait participer aux durs labeurs du ‘’lakou’’. Ceci permettra au Maitre de discerner les qualités et les dispositions spirituelles du jeune élève La formation préliminaire débute par l’apprentissage des notions de base ‘’le Compas’’.Un prévôt choisit par le Maître se charge de cette tache :« les premières notions de Compas étaient laissées à la charge d’un Prévôt. Au dernier jour donc, le maitre prenait le relais après avoir participé, mais par personne interposée, à toutes les phases techniques de la préparation. Le reste ne semblait ne pas le concerner au premier chef. « .

            L’apprentissage devait déboucher sur l’acquisition des différents styles du jeu du Bâton. Les styles divergent selon les communes du Département de l’Artibonite, et aussi suivant les Lakous :« on me parlait de Prigal (techniques avancées d’apprentissage du bâton), on me disait que je n’étais qu’à l’A de l’alphabet, et que mon enseignement s’arrêterait au Compas. C’était suffisant parait-il, pour parer et porter un coup, pour saluer un lacou, pour tenir Tobi (mon bâton sacré) “. L’élève aspirant- Maître qui veut dominer cet art devrait visiter les différents lakous pour saisir les divers styles. Parmi les principales variantes, on retrouve à la base le Compas, ensuite le Prigal, le Basilic Patikola, le tipoul, le Miguel.

            Le choix du bâton est une autre phase de l’initiation. Il répond à tout un rituel. Sous la conduite du Prévôt l’élève- aspirant devrait apprendre la manière de choisir l’arbre qui lui donnerait un vrai bâton de combat :« dans les mornes, il s’agissait dans un premier temps  de savoir choisir les arbres et arbustes qui fournissaient les meilleurs bâtons de combat. Le bois Zoranj, le bois Chapelet, le danno blan, le danno Kaiman etc… Ensuite, il fallait apprendre comment et quand couper une branche bien portant, tenant compte du dekou de la lune, de l’heure du jour ou de la nuit, du mois de l’année. Seulement au dernier jour, à l’initiation, l’élève saura quoi dire et quel rite suivre avant, pendant et après la séparation de l’arbre, du membre désiré.”

            Pour couper le Mouti, le bâton du Maitre, un rituel imposant entrait en jeu. Seul les initiés pouvaient y participer : »mais pour couper et préparer le MOUTI, le sabre des maitres, c’était une toute autre opération, réservée d’ailleurs aux initiés de haut rang »

Une danse spirituelle …

            La danse au bâton au-delà de son aspect spectacle, est une danse spirituelle. Le corps, l’âme et l’esprit devraient faire un avec le bâton du guerrier-danseur :« ton âme, ton corps et ta volonté devront être prêt à tout instant pour réaliser la mission qui te sera confiée le moment venue ».

            L’élève devrait en plus de la formation physique devrait se préparer spirituellement. Il devrait être en phase avec l’énergie cosmique. Son bâton devrait subir la même préparation : »maintenant revenons, mon fils dans le présent. Tu avais surement remarqué un bâton de gaïac pareil au mien, appuyé à un coin de ta chambre. Durant trois jours et trois nuits, il avait comme toi fait pénitence « .

            Le bâton de l’élève devrait parcourir tous les lakous de l’Artibonite pour permettre son intégration dans le clan des Maitres Bâtons :« Durant dix sept jours et dix sept nuits consécutifs, il devra être promené à travers toute la Vallée de l’Artibonite, pour être reconnu et identifié de tous les Maitres bâtons gradés par les invisibles, de génération en génération ».

            Au début de la danse, le Maitre dispose les bâtons en croix au centre de la « ronde » ou « Lakou bâton » ou « Sal Bâton » le lieu disposé à cette pratique. Après les salutations d’usage, Le Maitre partage un peu de clairin avec son élève et les autres participants. Ensuite, il asperge les bâtons avec le reste. Il y met le feu, c’est ce qu’on appelle le ‘’boule bwa’’. Le boule bwa permet de réveiller l’énergie vitale, les esprits.

            Après ces préparatifs, la danse pouvait commencer. Les deux danseurs- guerriers pratiquent tout un rituel et des pas de danse. Cette étape leur permet de s’échauffer, de faire communiquer leur bâton. L’échauffement terminé, les danseurs- guerriers miment la lutte en essayant d’attaquer et de se défendre à tour de rôle. La danse ne débouche pas sur l’étape violente. Cette dernière est un vrai combat avec accentuation de la technique d’attaque et de défense. Le but est de maîtriser l’adversaire par tous les moyens, le vaincre en versant le sang. Cette phase s’observe surtout lors des conflits terriens.

« Beaucoup d’élus avaient eu la chance de suivre à la lettre l’enseignement global, c’est-à-dire la technique et le spirituel et étaient devenus de très grands Maîtres « .La danse au bâton subsiste actuellement sous sa forme ludique et se transmet oralement par l’action d’un ensemble d’hommes et de femmes tapis aux fonds de l’Artibonite. Ainsi la « danse au bâton » synonyme de résistance culturelle, participe à la conservation du patrimoine immatériel de la nation  et permet de garder  en mémoire les faits historiques du passé.

FRANTZ DELICE

frantzdelice@yahoo.fr

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