Spread Info a suivi de près le lancement du projet « Leadership et entrepreneuriat au féminin – LEF », une initiative ambitieuse qui entend transformer le quotidien des femmes du Sud grâce à la formation, la production agricole et l’entrepreneuriat.
Vendredi, 1er mai 2026.- La Ferme agricole et viticole « Le Vieux-Chardo » a accueilli hier matin la cérémonie officielle de lancement du projet « Leadership et entrepreneuriat au féminin – LEF », un moment qui marque une étape importante dans la promotion du leadership féminin dans la région. Ce projet est une initiative portée par l’Association pour le Développement de la Côte Sud d’Haïti (ADECSH) en partenariat avec l’Institut National du Raisin d’Haïti (INARH), et Le Vieux-Chardo, dans le cadre de la 6ᵉ édition du programme « La Francophonie avec Elles » consacré à l’autonomisation économique des femmes.

Cette dynamique s’inscrit dans une vision plus large de l’autonomisation, que Naila Kabeer définit comme « le processus par lequel les personnes acquièrent la capacité de faire des choix stratégiques dans un contexte où cette capacité leur était auparavant refusée » (Kabeer, 1999). L’autonomisation au féminin renvoie ainsi à un processus par lequel les femmes accèdent aux ressources, développent leur capacité d’agir et obtiennent des résultats concrets dans leur vie quotidienne. Elle implique non seulement l’accès aux moyens matériels, sociaux et éducatifs, mais aussi la possibilité réelle d’utiliser ces ressources pour transformer leur existence, comme le souligne Kabeer lorsqu’elle affirme que « les ressources ne suffisent pas : encore faut‑il que les femmes puissent les utiliser pour transformer leur vie » (2001).

À Chadonnière, un projet qui change tout : le Sud mise sur le leadership féminin.
L’événement, qui a réuni productrices, jeunes entrepreneurs, représentants d’organisations locales et visiteurs, s’est déroulé dans une atmosphère d’engagement et d’espoir, et a été suivi d’une foire agro-industrielle, artisanale et gastronomique mettant en valeur les savoir-faire du Sud. Cette mobilisation illustre ce qu’Amartya Sen considère comme essentiel au développement : « l’expansion des libertés réelles dont jouissent les individus » (Sen, 1999), une perspective qui place la liberté d’agir au cœur de l’émancipation féminine. Dans cette logique, l’autonomisation ne se limite pas à l’accès aux revenus, elle consiste à élargir les capabilités, c’est‑à‑dire les possibilités concrètes qu’ont les femmes de choisir, de décider et d’agir.
Initiateur du projet et propriétaire du Vieux-Chardo ainsi que de la Radio RVC, Alix Hibart a souligné que cette initiative représente pour lui une réponse concrète aux défis que traverse la région. Il a rappelé que « les femmes du Sud portent une grande partie de l’économie locale » et qu’il devenait indispensable de leur offrir des outils durables pour renforcer leur autonomie et leur leadership. Il a également insisté sur l’importance de créer des espaces où les communautés peuvent conjuguer leurs connaissances traditionnelles avec des approches scientifiques modernes afin de bâtir un modèle agricole plus résilient. Cette articulation rejoint la perspective d’Amina Mama, pour qui l’autonomisation doit « s’enraciner dans les réalités vécues des femmes et dans leurs propres formes de résistance » (Mama, 2001). Les féministes africaines comme Mama et Oyewumi rappellent que les modèles d’émancipation doivent être contextualisés, car les rapports de genre ne se construisent pas de la même manière dans toutes les sociétés.
L’autonomisation féminine est également au cœur des réflexions latino-américaines. Marcela Lagarde affirme que « l’autonomie des femmes est une conquête politique et existentielle » (Lagarde, 1990), insistant sur la nécessité de transformer les structures patriarcales qui limitent leur participation. Rita Segato, de son côté, montre que l’émancipation doit s’accompagner d’une lutte contre les violences structurelles qui entravent la liberté des femmes. En Europe, les travaux de Françoise Héritier et Pierre Bourdieu éclairent les mécanismes symboliques qui reproduisent les inégalités de genre. Héritier parle de la « valence différentielle des sexes » (1996), tandis que Bourdieu analyse la « domination masculine » comme un système social profondément enraciné.
Quand les femmes relèvent le Sud : un projet qui transforme la crise en opportunité.
Le projet présenté, intitulé « Réhabiliter la ferme agricole et l’autonomisation économique des femmes du Sud d’Haïti », répond à l’urgence créée par l’arrivée massive de femmes et de jeunes déplacés fuyant l’insécurité à Port-au-Prince, ainsi qu’aux dégâts causés par l’ouragan Melissa entre le 21 et le 29 octobre 2025. Face à ces chocs successifs, ADECSH et ses partenaires ont conçu une initiative qui vise à renforcer l’autonomie économique et sociale des femmes en misant sur la formation, la transformation et la commercialisation des fruits, ainsi que sur des activités d’élevage, notamment la production d’œufs par des poules pondeuses. Cent femmes seront directement accompagnées dans le cadre de ce programme, qui encourage également la production de miel et la valorisation des ressources locales au profit des groupes les plus vulnérables.
En combinant savoir scientifique et expertise communautaire, le projet ambitionne de moderniser l’agriculture dans le Sud, de créer de nouvelles opportunités économiques pour les productrices locales et d’appuyer les jeunes dans l’organisation de leurs activités afin d’améliorer leurs conditions de vie sur la base de l’autosuffisance alimentaire. Cette démarche rejoint la vision de Marcela Lagarde, qui affirme que « l’autonomie des femmes est une condition indispensable pour transformer les structures sociales qui les oppriment » (Lagarde, 1990). Pour les organisateurs, cette initiative représente une stratégie durable de lutte contre la faim et un levier essentiel pour renforcer la souveraineté alimentaire d’Haïti. Alix Hibart a laissé entendre que ce projet, au-delà de son volet économique, constitue aussi un acte de résistance et de reconstruction, un moyen de redonner dignité, confiance et pouvoir d’agir aux femmes qui jouent un rôle central dans l’économie rurale du pays.
L’ensemble des éléments présentés à Chadonnière montre que le projet LEF dépasse largement le cadre d’une simple intervention agricole ou économique. Il s’inscrit dans une transformation structurelle où l’autonomisation des femmes devient un levier de reconstruction sociale, de résilience communautaire et de développement territorial. En articulant savoirs locaux, innovations techniques et approches théoriques internationales, l’initiative ouvre la voie à un modèle de développement rural fondé sur la justice sociale, la redistribution du pouvoir et la valorisation des compétences féminines.
Dans un contexte national marqué par l’insécurité, les déplacements forcés et les vulnérabilités climatiques, ce projet apparaît comme un laboratoire d’avenir, un espace où les femmes, longtemps reléguées aux marges des décisions, deviennent les actrices centrales de la souveraineté alimentaire et du renouveau économique du Sud. Si les résultats attendus se concrétisent, Chadonnière pourrait bien devenir une référence pour d’autres régions du pays, démontrant que l’autonomisation féminine n’est pas seulement un idéal, mais une stratégie de développement durable et une réponse concrète aux crises qui traversent Haïti.
Frantz DELICE
