Le paysage de la ville du Cap-Haïtien, reflété par son tracé historique, s’empare du regard. Le centre-ville s’organise en damier, avec des rues numérotées de la rue 0 à la rue 28. Cette structure freine l’implantation désordonnée des bâtiments, tandis que l’architecture témoigne la persistance du passé colonial. Toutefois des transformations s’opèrent. Comment les pratiques des habitants parviennent-elles à transformer la forme initiale de la ville ? À la lumière de la géographie, deux théories peuvent aider à comprendre cette mutation : celle de l’école de Berkeley et celle du tournant culturel.
Tout d’abord, la théorie de l’école de Berkeley est développée par le géographe Carl Sauer entre les années 1920-1930, notamment aux États-Unis, à l’Université de Californie à Berkeley. Cette théorie place la culture au centre de l’analyse des paysages. Elle montre que les sociétés façonnent l’espace vécu. En d’autres termes, les formes visibles d’un espace (habitat, agriculture, organisation urbaine, etc.) sont le résultat des actions humaines guidées par des pratiques, des valeurs et des traditions culturelles. James J. Parsons, partisans de cette théorie, montre que les « paysages sont le résultat des pratiques culturelles des sociétés humaines ». Cela explique que chaque société façonne son environnement selon ses techniques, ses traditions et ses besoins.
En observant la théorie de l’école de Berkeley, on comprend bien que le paysage culturel de la ville du Cap-Haïtien a été façonné afin de répondre à l’ordre de l’époque coloniale, qui était de contrôler les esclaves contre le marronnage ou toute éventuelle révolte. Cependant, depuis un bon temps, ce paysage culturel mute. L’étalement urbain de la ville influence grandement sa morphologie. Des rues détournées, des anciens bâtiments réaménagés avec d’autres matériaux, de nouveaux quartiers naissent vers les périphéries. De ce fait, la ville du Cap, qui était autrefois symbole d’un ordre figé, est devenue un espace mouvant, fragmenté et réinventé par ses habitants.
Ensuite, la théorie du tournant culturel est apparue dans les années 1970 dans les domaines des sciences humaines et sociales, et place la culture au cœur des débats contemporains. Selon Lyn Spillman et Mark D. Jacobs, elle constitue « l’un des courants les plus marquants et influents des sciences humaines et sociales de leur époque ». Ces auteurs soulignent l’importance majeure du tournant culturel dans l’évolution des sciences sociales. En mettant l’accent sur la culture, les représentations, les identités et les discours, ce courant a profondément renouvelé les approches traditionnelles, autrefois centrées surtout sur l’économie ou les structures sociales.
Vers les années 1980-1990, des géographes comme Denis Cosgrove et Paul Claval ont apporté leur contribution à l’avancement de cette théorie dans leur approche spatiale. D’un côté, Cosgrove, qui est l’une des figures majeures de la géographie culturelle, considère les paysages comme des « constructions culturelles », et non seulement comme des réalités physiques. Il montre que les paysages expriment des visions du monde propres à une société. Il met également en évidence qu’ils reflètent des rapports de pouvoir. De l’autre côté, Paul Claval a contribué également au développement de la géographie culturelle en mettant l’accent sur le rôle des représentations et des valeurs. Il montre que l’espace est façonné par les pratiques culturelles et les systèmes de pensée des sociétés. Il souligne également que les territoires traduisent des identités et des logiques sociales.
Si la théorie de l’école de Berkeley nous laisse voir le changement matériel de la ville du Cap-Haïtien, alors celle du tournant culturel met en lumière le sens et les tensions de pouvoir. Donc, Cap-Haïtien n’est pas tout simplement un espace vécu, mais aussi un espace perçu.
Au-delà des changements matériels de la ville, des transformations immatérielles s’opèrent également. Le plan historique de la ville, ainsi que les styles de maisons en briques avec des balustrades, ne sont pas que de l’architecture : ils symbolisent un ordre ancien, une culture étrangère « européenne ». Alors que, lorsqu’une maison est réaménagée, la brique est remplacée par le béton ; les rues désordonnées changent certes la morphologie de la ville. Mais c’est surtout un changement de sens, où la ville dit non à l’ancienneté. En tout état de cause, cela traduit une dégradation du patrimoine, mais aussi un vent de modernité. Cette modernité s’explique non seulement par la perception des habitants sur la ville, mais aussi par la connexion de la ville aux flux globaux, où les nouveaux modèles se propagent.
L’espace est un terrain de lutte. Henry Lefebvre, dans son ouvrage « La production de l’espace » confirme ceci en montrant clairement que l’espace est un enjeu de domination et résistance. Ainsi, le vent de modernité qui souffle sur la ville du Cap-Haïtien traduit un conflit de pouvoir entre l’État et les habitants. D’un côté, le pouvoir de l’État, exercé par l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), et Ministère Tourisme (MT) veulent maintenir le Cap-Haïtien comme une ville patrimoniale, où elle doit ressembler à son passé en devenant plus attractive. De l’autre côté, les commerçants occupent les trottoirs, les gens construisent en hauteur et, réaménagent leurs maisons avec d’autres matériaux, souvent sans permis, et déversent des déchets dans le centre-ville exercent un contre-pouvoir. Donc, les habitants est plutôt voir cette ville comme une opportunité socio-économique.
La ville du Cap-Haïtien illustre une transformation complexe où héritage colonial et dynamiques contemporaines s’entremêlent. Entre permanence des formes anciennes et mutations liées aux pratiques des habitants, elle se présente comme un espace à la fois marqué par son passé et en constante recomposition. Ainsi, loin d’être figée, la ville du Cap-Haïtien apparaît comme un territoire vivant, où les tensions entre mémoire, modernité et pouvoir façonnent continuellement son paysage socio-spatial et culturel.
Hans-Bichara Dieujuste, professionnel en géographie
