À Plaisance, les paysans défient les pentes

Sur le flanc des mornes, les contraintes semblent s’imposer à toute activité agricole. Un double défi y domine : retenir la fertilité d’un sol que l’érosion menace d’emporter, et créer les conditions d’une récolte abondante. Depuis des siècles, les communautés montagnardes ont relevé ce défi grâce à une stratégie simple, mais redoutablement efficace : la culture en terrasse.

Retracer l’histoire de cette pratique culturale révèle une complexité majeure. Contrairement à certaines techniques propres à des régions spécifiques, la culture en terrasse apparaît dans différentes civilisations à des époques variées. Les plus anciennes traces remontent au IVe millénaire av. J.-C. dans les régions du Proche-Orient. Parallèlement, d’autres sociétés, notamment l’empire Inca dans les Andes à partir du IIe millénaire av. J.-C. ou encore l’Asie du Sud-Est avec les cultures rizicoles. C’est une technique ni centrale, ni unique, mais que l’on retrouve sur presque tous les continents, partout où les pentes menaçaient la terre arable et la productivité.

En Haïti, où chaque parcelle est une conquête, les paysans ont développé leurs propres réponses ingénieuses : les rampes, une adaptation locale des logiques de terrassement. À Plaisance du Nord, territoire montagneux, cette pratique agricole sur pente demeure vivante. Loin des technologies modernes, elle constitue un véritable chef-d’œuvre de la créativité paysanne, transmis de génération en génération. Elle témoigne de l’adaptation continue des communautés à leur milieu, une illustration parfaite du possibilisme culturel : si le milieu impose ses contraintes, c’est bien la société qui choisit, invente et organise les solutions pour exploiter son espace.

Selon Compère Gilot, agriculteur et technicien agronome, les rampes empêchent le déplacement du sol et favorisent une bonne aération. « C’est une architecture paysanne ancienne, essentielle pour ceux qui travaillent dans les terrains escarpés », confie-t-il. Il distingue deux types de rampes : les rampes vivantes, très durable, constituées de plantes ligneuses plantées pour stabiliser le sol ; les rampes mortes, plus éphémères, faites de piquets de bois et de croisements de pailles, qui enrichissent la terre en minéraux. Un autre technicien agronome, Djimy Dieujuste, confirme la pertinence de ces dispositifs : « Quand on plante du maïs, des bananes ou d’autres plantules sur une rampe, la récolte est toujours meilleure », assure-t-il.

Cette pratique agricole illustre avec force la logique possibiliste : l’homme ne subit pas la nature, il compose avec elle, il la transforme et en tire le meilleur, tout en respectant son équilibre.

À Plaisance, les rampes ne sont donc pas seulement des ouvrages agricoles. Elles sont l’expression matérielle d’un savoir-faire ancestral, d’une intelligence rurale trop souvent méconnue. Elles rappellent que, même dans les milieux les plus contraignants, les communautés paysannes ont développé des techniques durables, adaptées et efficaces. Dans un contexte de changements environnementaux et de dégradation accélérée des terres, ce patrimoine agro écologique devrait être reconnu, protégé et valorisé, non seulement comme une tradition, mais comme une solution contemporaine pour un avenir plus résilient dans les montagnes d’Haïti.

Hans-Bichara Dieujuste, Professionnel en Géographie, Rédacteur

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