Interview avec Dominique DOMERÇANT.

La projection culturelle stratégique est aujourd’hui sur toutes les lèvres, mais rarement dans les actes. Elle se présente comme une stratégie d’influence douce, un outil de projection identitaire et un vecteur économique sous-estimé. En Haïti, ce concept est souvent abordé dans des discours officiels ou universitaires, mais dans la réalité, il reste largement une coquille vide. Pourtant, il pourrait constituer un levier stratégique de redressement national. Encore faut-il le prendre au sérieux.
Avant tout, remettons en question cette idée reçue qui fait croire que la culture serait un luxe ou une distraction dans un pays en crise. Erreur. Elle est un pilier structurant de souveraineté. Par contre, lorsqu’un État est incapable de valoriser ses propres récits, de protéger ses patrimoines ou de soutenir ses créateurs, il livre son imaginaire aux puissances étrangères, et avec lui sa mémoire, son image et sa voix dans le concert des nations. Haïti entre dans cette catégorie. Sa projection culturelle est à l’image de sa politique intérieure : instable, désorganisée, souvent symbolique, rarement stratégique.
Sans vision politique claire, sans appui budgétaire cohérent et sans expertise ancrée dans les réalités territoriales, aucune projection culturelle ne peut exister. Ce n’est pas une question de volonté individuelle ou de créativité innée du peuple haïtien – des qualités que personne ne conteste d’ailleurs – mais de construction institutionnelle et de cohérence politique. Là encore, les failles sont profondes. Le ministère haïtien de la Culture et de la Communication n’a toujours pas formulé une véritable politique culturelle nationale. Sans socle interne, comment prétendre rayonner à l’extérieur ?
À cela s’ajoute une illusion courante : celle de croire que la diaspora, à elle seule, compenserait les manquements de l’État. Si celle-ci joue indéniablement un rôle important dans la promotion informelle d’Haïti à l’international, sa force reste dispersée, parfois même contradictoire. Et ce n’est pas son rôle de sauver la projection culturelle du pays, mais bien celui de l’État de créer les conditions d’une relation forte, encadrée, réciproque et fonctionnelle avec ses communautés expatriées.
Certains modèles étrangers pourraient inspirer Haïti par exemple : France, Jamaïque, Bénin, Cuba. Mais l’important n’est pas de copier mécaniquement, il s’agit plutôt de comprendre comment ces nations ont intégré leur culture dans les politiques nationales dans une logique de développement. En Haïti, trop de festivals sont improvisés, trop de talents sont resté dans l’ombre, et trop de projets sombrent faute de financement ou de continuité. La projection culturelle ne doit pas être réduite à des spectacles folkloriques pour touristes ou à des cérémonies d’ambassade. Elle suppose une stratégie globale, un « agenda national », où la culture devient politique publique, et non un simple ornement.
Mais pour y arriver, une question plus dérangeante se pose : Haïti veut-elle vraiment faire de la culture un levier de puissance, ou préfère-t-elle continuer à en parler sans jamais l’institutionnaliser ? Là se trouve le nœud du problème. Car la projection extérieure d’un pays est toujours le reflet de sa dynamique intérieure. Si Haïti n’investit pas dans sa stabilité, sa gouvernance, sa mémoire, et ses créateurs, elle ne pourra exporter que le chaos et la nostalgie.
Dans dix ans, Haïti pourrait être une vitrine du génie créatif caribéen, si et seulement si elle transforme sa vision culturelle en stratégie de développement, dotée de moyens, de leadership et de continuité. Autrement, le pays continuera à se raconter au passé, pendant que d’autres, moins riches mais mieux organisés, imposeront leurs récits, leurs esthétiques, et leurs symboles. Il ne s’agit plus d’un luxe, mais d’un impératif stratégique.
Loudenya FAOUTINE, Professionnnelle en Tourisme et Patrimoine, Rédactrice
