Et si le Ministère de la Culture et de la Communication d’Haïti modernisait le système de financement des activités culturelles ?

Haïti traverse une période difficile, marquée par l’instabilité économique, sociale et politique. Pourtant, c’est une terre riche en créativité où naissent chaque jour des artistes, penseurs, conteurs, musiciens et écrivains d’exception. En ce sens, la Banque Interaméricaine de Développement (BID) soutient qu’ « Haïti est connue pour la richesse de ses traditions culturelles et la créativité de ses artistes », dans un rapport sorti en 2018.

En effet, l’artisanat issu du vodou (drapeaux pailletés, fers découpés ou poupées bizango) est présent dans les grandes expositions et les musées internationaux. Les écrivains haïtiens sont reconnus et célébrés dans le monde francophone et au-delà. Les rythmes haïtiens ont enrichi la musique caribéenne, qui est aujourd’hui une des musiques les plus consommées de par le monde. Dans quasiment tous les secteurs, de grands noms d’Haïti et de sa diaspora maintiennent la création haïtienne au plus haut niveau international. » Dans les villes de province notamment, les initiatives culturelles ne manquent pas.

Parlant d’activités culturelles entreprises dans les régions, voici, par département, quelques activités observées depuis quelques années : 

Artibonite
– Pen GONAÏVES PAWOLI / La puissance du VerbE (Festival de la littérature haïtienne contemporaine)
– Semaine Jacques Stephen Alexis
– Café littéraire
– Conversation (en ligne)
– AGORA (en ligne)
– Festival Boisrond Tonnerre
– Concours jeux – débat (CEJEL)
– Super challenge et Quiz-Soin (Gouverneur de la Rosée)
– Podium des génies (CEPEC)
– Marché de Noël
– File l monte
– Bikolòlakay

Nord
– Livre ouvert
– Salon du Livre et des Arts du Grand Nord d’Haïti

Nord-Est
– Salon du Livre de Ouanaminthe

Grande’Anse
– Festival national de la poésie

Nord-Ouest
– La Journée du livre
– Foire du Livre jeunesse de Port-de-Paix

Nord-ouest
– Festival kontredans
– Mardi culture
– ERRA
– Sud-Est
– Jeux dits pwezi
– Festival des îles qui marchent

Centre
– Ench ap li
– Sud
– Okay ap li
– Salon du Livre des Cayes

Cette liste n’est pas exhaustive. Toutefois, il donne une idée de la diversité des initiatives culturelles prises à travers tout le pays qui contribue à garder vivant l’héritage culturel haïtien. Pourquoi ces initiatives ne sont pas dans le radar du Ministère de la Culture et de la Communication (MCC) ? Or, elles méritent d’obtenir un appui structurel et financier équitable, un élément important qui manque à leur développement. Il est temps que le MCC modernise son système de financement afin de soutenir de manière efficace, transparente et juste les activités culturelles sur tout le territoire national.

C’est quoi le financement à la culture ?
Le financement culturel désigne l’ensemble des appuis financiers accordés à des organisations, individus, groupes ou institutions pour la réalisation d’activités : spectacles, festivals, salon, atelier de création littéraire, expositions, éditions, formations, etc. Il peut s’agir de subventions, de bourses, de partenariats ou de fonds publics dédiés à la promotion de la culture. L’Organisation de Nations Unies pour l’Éducation, la Science et de la Culture (UNESCO), préoccupée par cette problématique, a lancé le Fonds international pour la diversité culturelle (FIDC) qui reçoit des demandes de financement via des appels à projets, à travers un processus ouvert et compétitif. Le document cadre de l’UNESCO pourrait servir de guide à l’État Haïtien en vue de moderniser le financement des activités culturelles en Haïti. Ce qui favoriserait une meilleure distribution des ressources financières allouées à la promotion de la culture en tenant compte des régions. Par ailleurs, cette démarche doit s’inscrire dans une politique de financement aux activités culturelles.

Politique de financement de la culture
Selon un document de 111 pages publié en 2018 par la Banque Interaméricaine de Développement (BID) portant la signature de Pascale JAUNAY, « une politique de financement de la culture est un ensemble de mesures prises par un État ou une collectivité territoriale pour soutenir financièrement les activités culturelles. Cela peut inclure des subventions, des aides, des investissements, ou encore des dispositifs fiscaux incitatifs. L’objectif est de favoriser l’accès à la culture pour tous, de soutenir la création artistique, et de préserver le patrimoine. En d’autres termes, il s’agit de la manière dont les pouvoirs publics allouent des ressources financières pour encourager, préserver et diffuser la culture sous toutes ses formes. Cela peut concerner le financement de musées, de théâtres, de festivals, d’artistes, d’œuvres, etc. Les politiques de financement de la culture peuvent prendre différentes formes :
– Financement public direct : Subventions, aides financières, investissements dans des infrastructures culturelles.
– Financement public indirect : Dispositifs fiscaux incitatifs pour les entreprises qui soutiennent la culture (mécénat, sponsoring).
– Financement privé : Mécénat d’entreprises, crowdfunding (financement participatif), dons de particuliers.

L’élaboration d’une politique de financement de la culture implique souvent une analyse des besoins culturels, une concertation avec les acteurs du secteur et une évaluation des résultats.


Comment moderniser ce financement en Haïti ?
Moderniser le système de financement aux activités culturelles en Haïti, consiste d’abord à garantir une gestion transparente, équitable, numérique, décentralisée et basée sur des critères clairs. Il faut créer une plateforme en ligne où les demandes peuvent être déposées, suivies et évaluées. L’innovation peut aussi passer par la simplification des démarches administratives et la numérisation des formulaires. De plus, il faut que les financements accordés soient publiés sur le site du Ministère de la Culture.

La transparence dans les subventions
La transparence est un pilier essentiel pour la bonne gouvernance et la crédibilité. Toute subvention publique doit être connue du public. Publier les montants, les bénéficiaires et les projets concernés permettra de limiter les abus et d’assurer une meilleure répartition des ressources. D’un autre côté, les organisations bénéficiant d’une subvention doivent fournir des rapports de dépenses.
Le financement public implique une reddition de comptes. Les bénéficiaires doivent déposer un rapport narratif et financier clair, accessible, afin de permettre au Ministère de faire le suivi et d’évaluer l’impact réel des fonds alloués.

Appel à projets
Le MCC devrait organiser régulièrement des appels à projets, au niveau national et régional. Cela permettrait aux créateurs de tout le pays de proposer leurs idées, selon des thèmes définis ou ouverts, et d’accéder à un financement dans un cadre équitable. Il faut aussi prioriser les villes de province. Les villes de province, bien qu’elles regorgent de talents, sont souvent oubliées dans les mécanismes actuels de financement. Un équilibre géographique dans la distribution des fonds ne peut que renforcer la vitalité culturelle hors de Port-au-Prince.


Mettre en valeur les diverses expressions culturelles du pays
Du Rara au carnaval, en passant par les fêtes patronales, le théâtre populaire, les contes et les chants traditionnels, toutes ces expressions doivent être reconnues comme patrimoine vivant. Le financement doit appuyer ces pratiques ancrées dans l’identité collective.


Établissement des critères objectifs de financement
Pourquoi un projet est-il financé ? Il faut établir des critères clairs : pertinence culturelle, impact social, portée géographique, capacité de gestion de l’organisme porteur du projet, etc. Cela garantit l’objectivité du processus et renforce la crédibilité du Ministère de la Culture.


Le financement doit être partie intégrante dans la politique culturelle étatique
Le financement n’est pas un geste ponctuel. Il doit s’inscrire dans une politique culturelle claire, cohérente et inclusive. Cette politique devrait viser à démocratiser l’accès à la culture, soutenir les artistes et structurer l’économie créative du pays.

Un financement équitable pour une dynamique culturelle territoriale complète
En Haïti, les subventions publiques destinées à la culture ou à tout autre secteur ne doivent en aucun cas être conditionnées par la couleur de peau, l’origine sociale, l’influence politique ou l’appartenance à une classe bourgeoise. L’État doit adopter une approche équitable, inclusive et transparente afin de garantir que chaque citoyen ou organisation, quels que soient leur milieu ou statut, puisse accéder aux ressources publiques sur la base du mérite, de la pertinence du projet et de l’impact social ou culturel attendu.


Il est temps pour le Ministère de la Culture et de a Communication (MCC) de franchir une étape décisive vers une gouvernance culturelle moderne. Moderniser le système de financement, c’est donner de l’espoir au créateurs, acteurs, opérateurs culturels, créer des emplois, préserver notre mémoire et permettre à la jeunesse haïtienne de rêver autrement et de créer. Il s’agit ici d’un appel à cesser la mauvaise pratique « Tout par et pour Port-au-Prince », donc à la décentralisation.

Iléus PAPILLON
Journaliste culturel
Spécialiste du patrimoine culturel

Sources:

1. Banque Interaméricaine de Développement (BID): L’Economie Orange Haïtienne : Analyse et recommandations pour la valorisation des industries culturelles et créatives haïtiennes. Pascale JAUNAY, BID, 2018
2. Organisation des Nations Unies pour l’Éducation, la Science et la Culture (UNESCO): Lecture sur les appels à projets sur le site de l’UNESCO

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