L’enthousiasme que laissa éclater la capitale, à l’occasion de la fête de l’institution de l’Empire, rappela toutes les joies du peuple et de l’année, en 1849, lorsque le corps législatif, pour récompenser le chef de l’état des grands services qu’il avait réunis à la patrie, le courrona aux acclamations de toute la nation.
Le 24 août, le programme de la fête fut publié au son des tambours et de la musique. Le lendemain, au cocher du soleil, le fort Alexandre annonça la solennité par une salve de 21 coups de canon et dans la soirée le palais impérial et la ville furent illuminés. Les réjouissances populaires et les cris de vive l’Empereur milles fois répétés dans tous les quartiers des troupes casernées et se prolongea au loin dans la nuit.
Le 26, l’assemblée générale fut battue à trois heures du matin ; et à 6 heures le fort Alexandre tira une salve de 21 coups de canon. Aussitôt après, des décorations, des oriflammes, des drapeaux, des palmes, des lumières se succèderent de maison en maison, et à sept heures, la ville était pavoisée en entier. Les troupes, après s’être réunies, sur la place Pétion, se rendirent en face de l’église où elles se massèrent, dans un ordre admirable, sous le commandement du comte de Pétionville, gouverneur de la capitale. Les soldats, dans une belle tenue, portaient au sakho des lauriers, et l’artillerie impériale était rangée sur l’esplanade de l’intendance.
À sept heures et demie, les coups continués, les consuls des puissances étrangères, les fonctionnaires et les employés publics, les commerçants, les élèves des écoles du gouvernement arrivèrent à l’église qui, dès la veille, avait été magnifiquement decoré par les soins de son Excellence M. le comte de Champagne, grand maître des cérémonies. Deux bataillons de la garde impériale, l’un de grenadiers, l’autre de chasseurs, rangé dans l’intérieur de l’église, formaient la haine.
À huit heures, le canon de la garde impériale annonça l’arrivée de Leurs Majestés. Précédées et suivies de la cavalerie de la garde, Leurs Majestés étaient entourées d’un cortège formé des ministres, des princes de la famille impériale, des grands maréchaux, des généraux, des officiers de l’état-major de LL. MM. et de ceux de l’état-major général. L’Empereur, à cheval, portait, sur un habit de drap blanc richement orné, le grand cordon bleu de St. Faustin ; et l’Impératrice, en voiture, ayant auprès d’elle la princesse Olive, portait une robe de velours cramoisi bordée d’or ; elle était précédée des dames de la cour, en calèches.
Leurs Majestés, à leur entrée à l’église, ont été reçues par le clergé, en tête le Supérieur ecclésiastique, M. l’abbé Cessens, qui les a accompagnées jusqu’au trône de l’Empereur, au son de la musique impériale.
Sa Majesté l’Impératrice s’assit à la droite de l’Empereur, sous un dais surmonté de plumes d’or et garni de soieries aux couleurs nationales. Les ministres Mgr les ducs de Tiburon, de St. Louis du Sud et du Limbé s’assirent au pied du trône, et Mgr le duc de Morin se tint près du prie-Dieu.
La messe fut célébrée avec la plus grande magnificence au milieu des accords de la musique de la chapelle de Leurs Majestés et de celle de la garde, et des détonations de l’artillerie impériale. M. le Supérieur ecclésiastique monta en chaire et adressa à LL. MM. des paroles évangéliques, nobles et à la hauteur de la solennité.
L’hymne suivante, accompagnée de la musique de la chapelle, fut chantée par Mgr les chevaliers de Poule et de Roux :
Seigneur, Seigneur, Seigneur,
Que ta suprême puissance
Vienne réchauffer l’ardeur
Qu’inspire ce jour d’espérance !
Seigneur, Seigneur, Seigneur,
Vois cette terre féconde,
Répands ta sainte faveur
Sur ce peuple du Nouveau Monde !
Seigneur, Seigneur, Seigneur,
Tu secondais notre vaillance
Alors qu’au champ d’honneur
Triomphait notre indépendance.
Après l’office divin, Leurs Majestés sortirent de l’église, au bruit du canon, et parcoururent, entourées de leur cortège, la plupart des quartiers de la capitale. En même temps, les bâtiments de la flotte impériale et les forts de la ligne les saluaient par des décharges d’artillerie.
Quand Leurs Majestés entrèrent dans la cour du palais, la garde impériale, revenue de l’église, les y attendait, rangée en bataille. Elles furent reçues par de vives acclamations et de grands témoignages de fidélité. L’Empereur monta les marches du palais, tenant l’Impératrice par la main, et se rendit dans ses appartements.
À midi, un somptueux banquet dont les invitations avaient été faites, au nom de l’Empereur, par M. le comte de Champagne, fut servi dans la salle de Mars. L’Empereur y avait à ses côtés l’Impératrice et la princesse Olive. Les officiers supérieurs de la garnison, et un officier subalterne de chaque corps, y ont assisté. Le repas se prolongea jusqu’à une heure et demie.
Les toasts suivants, salués par l’artillerie impériale, ont été portés :
- Par S. A. S. Mgr le prince de Saint-Michel : à S. M. l’Empereur !
- Par Mgr le duc de Tiburon, ministre de la guerre : à S. M. l’Impératrice !
- Par Mgr le duc de St. Louis du Sud, ministre des finances : à la princesse Olive !
- Par Mgr le duc de Morin, grand chambellan de l’Empereur : Aux braves qui composent l’armée haïtienne : à l’armée haïtienne !
- Par Mgr le duc de Tiburon, ministre de la guerre, répondant au toast du grand chambellan : L’armée haïtienne, par son dévouement à la patrie et à Sa Majesté l’Empereur, se montrera toujours digne de sa noble renommée.
Au courage, à la fidélité de l’armée haïtienne !
Dans la soirée, les appartements du palais étaient resplendissants. Les dames de la cour, les grands dignitaires, les hauts fonctionnaires tant civils que militaires, de nombreux citoyens, des étrangers de distinction, parmi lesquels l’on remarquait M. le consul général de France, M. le consul de S. M. B. et les agents des autres puissances étrangères, y étaient réunis, invités à un bal par ordre de l’Empereur, par S. E. M. le comte de Carrefour, chambellan de l’Impératrice.
À huit heures, l’Empereur, l’Impératrice, la princesse Olive, entrèrent dans la grande salle du palais, au son d’une marche majestueuse exécutée par la musique de la chapelle de Leurs Majestés. L’Empereur s’assit sur son trône, ayant à ses côtés l’Impératrice et la princesse Olive. Le grand chambellan se tint près du trône.
L’orchestre exécuta l’ouverture de Mazaniello ; et aussitôt après, les chevaliers de Simonise, Joséphine de Joseph, Mlle Josiasine de Joseph, et les chevaliers de Poule et de Roux chantèrent l’hymne suivante, dont les paroles furent composées par Mgr le comte de la Nouvelle-Tourraine, premier maître de la chapelle, et la musique par ce dernier et le second maître de chapelle, M. le chevalier de Delestang :
Chœur :
Gloire éternelle
À ses illustres travaux,
Une palme immortelle
Orne le front du héros !
Solo :
Soldat vaillant, tu servis la patrie
Dans les combats comme au pied des remparts ;
La fidélité, dans le cours de ta vie,
Te vit fidèle à tes fiers étendards.
Mais tout un peuple admirant ta sagesse,
Te confia le soin de son bonheur ;
Pour t’exprimer son respect, sa tendresse,
Te salua du titre d’empereur !
Près du guerrier dont tu nous peins l’image,
Tu prends ta place à l’immortalité.
L’indépendance est son sublime ouvrage,
Tu l’affermis pour la postérité.
Le chant et les accords de l’orchestre excitèrent des transports d’admiration.
Le bal fut ouvert par un quadrille formé de l’Empereur et de la princesse Olive, de Mgr le duc de Tiburon et de Mme la baronne d’Excellent ; de M. le consul de S. M. B. et de Mme la duchesse de la Table ; de Mgr le duc de Morin et de Mme la duchesse de St.-Louis du Sud.
Le bal a été des plus brillants ; la joie était peinte sur toutes les physionomies ; il y régnait cette heureuse harmonie, qui fait la force d’une nation, que S. M. a établie parmi les Haïtiens par une administration intelligente, équitable et ferme.
Le bal n’a fermé qu’à minuit.
Les fêtes de cette mémorable journée ont été couronnées par un acte de noble générosité qu’a exercé S. M. l’Empereur et auquel a applaudi la population entière : S. M. a fait mettre en liberté sept prisonniers politiques, les citoyens Elien Liautaud, Lhérisson, Jean Lucas, Coco Salien, Yacinthe, Armand Dursay et Sterling.
Le 29 août à trois heures du matin, LL. MM. l’Empereur et l’Impératrice sont sortis de la capitale, se rendant à Léogâne, au bruit du canon de tous les forts. LL. MM. sont accompagnés de la cour et de la garde impériale.
Source : Le Moniteur Haïtien, 31 aout 1850
