Quand la parole prépare le crime : l’assassinat de Jovenel Moïse à la lumière de Philippe Breton et des procès américains

Le 7 juillet 2021, le président haïtien Jovenel Moïse est assassiné dans sa résidence privée, un acte qui bouleverse la nation et l’opinion internationale mais qui ne peut être compris uniquement comme une irruption brutale de violence puisqu’il s’inscrit dans un processus plus long où la parole manipulée a progressivement miné sa légitimité et préparé le terrain psychologique et politique à son élimination.

 Philippe Breton rappelle que « la manipulation est une parole qui ne dit pas ce qu’elle fait, mais qui fait ce qu’elle ne dit pas » (Breton, 2000, p. 12), soulignant que derrière les discours séduisants ou trompeurs se cache une intention dissimulée. L’assassinat de Moïse illustre tragiquement ce mécanisme. Avant que le crime ne se produise, il est préparé par une parole qui construit un récit hostile et légitime symboliquement la violence.

Les audiences du procès fédéral tenu à Miami en 2026 ont révélé que plusieurs groupes et acteurs ont participé à cette entreprise. Les mercenaires colombiens, recrutés sous prétexte d’une mission de sécurité, ont été persuadés qu’ils participaient à une opération visant à libérer Haïti et à améliorer les conditions de vie de la population, ce qui illustre la « fabrication du consentement » (Breton, 2000, p. 45). 

Les organisateurs haïtiano-américains basés en Floride, tels que James Solages et Christian Emmanuel Sanon, ont joué un rôle clé dans la mise en récit de l’opération en utilisant leur image de vétérans ou de leaders politiques pour convaincre les exécutants de la légitimité de la mission (Charles, 2026). 

Les financiers et réseaux transnationaux ont soutenu logistiquement l’opération en invoquant un langage de « transition politique », masquant ainsi une entreprise de déstabilisation (The Haitian Times, 2026). Breton insiste sur le fait que « la manipulation repose sur la simplification et la répétition » (Breton, 2000, p. 45), et c’est précisément ce que l’on retrouve dans les discours qui ont préparé le terrain.

Le rôle des médias haïtiens fut également déterminant, car une partie de la presse a contribué à délégitimer Jovenel Moïse en insistant sur la fin supposée de son mandat, en amplifiant les rumeurs de corruption et en présentant son gouvernement comme autoritaire, ce qui correspond à ce que Breton appelle « la fragilisation de l’esprit critique » (Breton, 2000, p. 46).

Les groupes sociaux, notamment certains secteurs de la société civile et des élites économiques, ont alimenté un discours hostile en présentant Moïse comme un obstacle au progrès démocratique, préparant ainsi le terrain psychologique pour que son élimination devienne pensable. Breton écrit que « la violence symbolique précède toujours la violence réelle » (Breton, 2000, p. 88), et cette phrase éclaire le rôle des acteurs sociaux dans la légitimation de la violence.

À ce dispositif déjà complexe s’ajoutent d’autres cercles d’acteurs : la Police nationale d’Haïti (PNH), dont certains officiers ont été accusés de complicité passive ou active, renforçant les soupçons d’une infiltration institutionnelle ; les acteurs religieux, qui par leur silence ou par des discours ambigus ont contribué à légitimer des récits partisans.

Les gangs armés, instrumentalisés dans le climat de peur et d’instabilité, renforçant l’idée d’un système où violence et politique s’entremêlent ; et enfin certaines organisations de droits humains, qui ont dénoncé les violations mais dont certaines ont été critiquées pour leur alignement sur des narrations partisanes ou leur incapacité à imposer une enquête indépendante. Breton rappelle que « la manipulation est une parole qui se présente comme neutre alors qu’elle est orientée » (Breton, 2000, p. 33), ce qui éclaire la manière dont ces acteurs ont contribué, volontairement ou par omission, à la construction d’un récit de légitimation.

Les témoignages entendus au procès, rapportés par Jacqueline Charles dans le Miami Herald, ont mis en lumière la confusion et le pillage qui ont suivi l’assaut, ainsi que les contradictions internes au groupe de mercenaires, révélant un mélange de manipulation et de trahison. Martine Moïse, veuve du président, a elle-même témoigné en retraçant la nuit du drame et en soulignant la brutalité du commando, renforçant l’idée que l’opération avait été planifiée et justifiée par un récit de légitimation.

Ces récits judiciaires montrent que l’assassinat n’a pas été seulement un acte militaire, mais le résultat d’une construction discursive où les assassins ont été amenés à croire qu’ils participaient à une mission légitime. Breton note que « la manipulation est une violence douce qui prépare la violence dure » (Breton, 2000, p. 91), et cette observation résume parfaitement le processus qui a conduit à la nuit du 7 juillet 2021.

Ainsi, l’assassinat de Jovenel Moïse apparaît comme l’aboutissement d’un processus de manipulation du langage et de la perception où la parole, détournée de sa fonction démocratique, a progressivement construit un récit hostile, affaibli la légitimité du président et légitimé symboliquement la violence. Les procès américains révèlent que cette manipulation ne s’est pas limitée à l’opinion publique haïtienne mais a aussi touché les acteurs directs du crime, confirmant tragiquement la thèse de Philippe Breton : avant que le crime ne se produise, il est préparé par une parole manipulée qui transforme l’opinion et rend possible le passage à l’acte.

Bibliographie

  • Breton, P. (2000). La parole manipulée. Paris: La Découverte.
  • Charles, J. (2026, April). Testimony in Miami trial details final hours before Haiti president was killed. Miami Herald.
  • Gazette Haïti. (2026, April 15). Assassinat de Jovenel Moïse : le témoignage de Palacios expose pillage, confusion et zones d’ombre au procès de Miami.
  • The Haitian Times. (2026, March). Martine Moïse testifies about Jovenel Moïse assassination at Miami trial.
  • Le Nouvelliste. (2026, March 9). Florida Court Opens Trial in the Assassination of Jovenel Moïse.
  • MSN. (2026, April). Plotters in Haiti president’s assassination were cast as warriors.

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