Décoloniser l’intelligence artificielle, la Caraïbe invente ses propres futurs

People using advanced transparent screens and tablets on a tropical balcony with ocean view

Le samedi 18 avril 2026, le Centre d’Études sur l’Intelligence et la Mémoire Haïtienne (CEIMH) a organisé une rencontre autour du thème « Intelligence artificielle et responsabilité éditoriale en Haïti : enjeux, usages et perspectives ». Avec des intervenants tels que Frantz Duval, Dacely Bertrand et Wolgenson Noël, le débat a mis en lumière les promesses et les risques liés à l’intégration de l’IA dans les pratiques culturelles et médiatiques. Cette discussion illustre que l’IA, loin d’être un simple outil technique, devient un sujet de réflexion critique sur l’avenir de la culture et de l’information en Haïti.

People using advanced transparent screens and tablets on a tropical balcony with ocean view
A diverse group collaborates using futuristic tech on a tropical balcony at sunset

L’intelligence artificielle (IA) n’est plus un simple outil technologique réservé aux grandes puissances. Dans la Caraïbe et en Haïti, elle devient un champ de bataille symbolique et politique. Celui de la souveraineté numérique et de la justice cognitive. Car derrière les algorithmes se cachent des choix de société. Qui contrôle les données ? Qui écrit les récits ? Qui façonne les imaginaires ?

Dans une perspective décoloniale, l’IA ne doit pas reproduire les hiérarchies héritées de la colonisation, où les savoirs du Sud sont invisibilisés ou réduits à des curiosités folkloriques. Elle doit au contraire valoriser les langues créoles, les traditions orales, les cosmologies locales et les pratiques communautaires. En Haïti, cela signifie que les corpus linguistiques et patrimoniaux doivent être intégrés dans les bases d’entraînement, afin que les machines apprennent à « penser » avec les voix du pays, et non seulement avec celles des centres de pouvoir mondiaux (Pierre, 2020).

Tree roots intertwined with glowing electronic circuit board embedded in soil
This image creatively blends tree roots with glowing electronic circuits underground.

La Caraïbe, mosaïque de langues et de cultures, offre un terrain fertile pour cette réinvention. Une IA décoloniale peut devenir un outil de patrimonialisation numérique, en inventoriant les archives coloniales tout en les recontextualisant à partir des voix locales (Glissant, 1997). Elle peut aussi transformer l’éducation, en proposant des assistants pédagogiques en créole et en patois, qui valorisent les savoirs populaires et les récits historiques propres (Trouillot, 1995).

Mais l’enjeu est aussi infrastructurel. La dépendance aux serveurs étrangers et aux plateformes globales constitue une nouvelle forme de colonialité. Penser l’IA dans une perspective décoloniale, c’est investir dans des centres de données régionaux, développer des coopérations Sud‑Sud et garantir que les pays du Sud ne soient pas de simples consommateurs de modèles importés, mais producteurs de paradigmes technologiques (Quijano, 2000; Mignolo, 2011).

Au‑delà de la technique, l’IA devient une médiation symbolique. Elle peut contribuer à la réécriture des récits collectifs, à la réparation des mémoires coloniales et à l’ouverture d’un avenir où les sociétés caribéennes et du Sud inventent leurs propres futurs. Décoloniser l’IA, c’est refuser la dépendance et affirmer que la technologie peut être un instrument de dignité, de créativité et de souveraineté (Jean-Baptiste, 2019).

Bibliographie 

  1. Glissant, É. (1997). Traité du Tout-Monde. Paris: Gallimard.
  2. Jean-Baptiste, M. (2019). Technologie et souveraineté en Haïti: vers une approche décoloniale. Port-au-Prince: Éditions de l’Université d’État d’Haïti.
  3. Mignolo, W. (2011). The darker side of Western modernity: Global futures, decolonial options. Durham: Duke University Press.
  4. Pierre, J. (2020). Créole et intelligence artificielle: enjeux linguistiques et culturels. Revue Haïti Sciences Sociales, 12(2), 45‑67.
  5. Quijano, A. (2000). Coloniality of power, Eurocentrism, and Latin America. Nepantla: Views from South, 1(3), 533‑580.
  6. Trouillot, M.-R. (1995). Silencing the past: Power and the production of history. Boston: Beacon Press.

Laisser un commentaire

En savoir plus sur SPREAD INFO

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture