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Après avoir manqué la valorisation mondialement de la Soupe Joumou et de la Cassave comme symboles de son patrimoine vivant, Haïti se retrouve une nouvelle fois à un carrefour stratégique. Du 8 au 13 décembre 2025, le dossier d’inscription du Compas haïtien à la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO sera examiné. Une opportunité rare de repositionner le pays sur la scène culturelle internationale. Mais la question demeure : Haïti saura-t-elle saisir ce moment pour redorer son image, ou laissera-t-elle encore passer sa chance ? Le pays risque-t-il d’être une fois de plus relégué à l’arrière-plan, prisonnier des récits déformés qui circulent sur les réseaux sociaux et dans les moteurs de recherche ? Car il faut le dire : Haïti est trop souvent réduite à une succession de clichés notamment la pauvreté, la violence, l’instabilité qui ne reflètent qu’une facette tronquée de sa réalité. Derrière les titres sensationnalistes se joue une guerre silencieuse, celle de la représentation numérique d’un peuple riche de culture, de résilience et de créativité. À l’heure où l’image d’un pays se façonne autant par ses traditions que par les algorithmes, le Compas pourrait devenir un étendard de fierté et de reconnaissance mondiale. Encore faut-il que les institutions, les artistes et les citoyens se mobilisent pour faire entendre une voix authentique, loin du vacarme des clics malveillants.
Le piège algorithmique
Les algorithmes des plateformes comme Facebook, TikTok et YouTube favorisent les contenus qui génèrent de fortes réactions émotionnelles. Selon une étude du MIT publiée dans Science, les fausses nouvelles ont 70 % plus de chances d’être partagées que les vraies. Dans le cas d’Haïti, cela signifie que les récits de catastrophes ou de violences sont surreprésentés, reléguant les réussites locales au second plan.
L’arme du savoir : éduquer pour résister
Face à la désinformation, la riposte citoyenne s’organise. Face à la prolifération des fausses nouvelles, des initiatives locales voient le jour pour renforcer la résilience informationnelle des citoyens. Parmi elles, le projet T-Check Haïti, porté par le Groupe Média MagHaïti en partenariat avec l’Association Haïtienne des Médias en Ligne (AHML), se distingue par son engagement en faveur de la vérification des faits et de la lutte contre les rumeurs. Ce programme vise à former les citoyens aux bonnes pratiques numériques, en leur fournissant les outils nécessaires pour identifier les contenus trompeurs.
En parallèle, des ateliers d’éducation aux médias sont organisés dans les établissements scolaires, afin de sensibiliser les jeunes à l’impact de leurs partages en ligne. Parmi les figures engagées dans cette démarche, le professeur Hérold Toussaint, de la Faculté des Sciences Humaines (FASCH), joue un rôle pionnier. À travers des séances interactives d’éducation aux médias, il a déjà sensibilisé plus de trois mille élèves issus d’écoles publiques et privées à travers le pays. Une action menée parfois sur ses propres fonds, parfois avec le soutien modeste de l’UNESCO. Son engagement témoigne d’une conviction forte. Former les jeunes à l’esprit critique, c’est renforcer la démocratie à sa racine.
Mais cette bataille pour la réhabilitation numérique d’Haïti ne saurait reposer uniquement sur les épaules de la société civile. Le Ministère de la Culture et de la Communication est appelé à jouer un rôle stratégique dans la défense de l’image du pays. Plusieurs voix s’élèvent pour réclamer la mise en place d’une cellule de veille numérique, chargée d’identifier, de signaler et de contrer les contenus diffamatoires qui circulent en ligne. En parallèle, une campagne nationale de revalorisation, intitulée « Haïti Authentique », pourrait fédérer journalistes, artistes et influenceurs autour de récits positifs, vérifiés et porteurs de fierté. L’objectif serait de réinjecter dans l’espace numérique des représentations dignes et nuancées du pays, loin des stéréotypes réducteurs.
Dans cette dynamique, la radio Magic 9, du Groupe Le Nouvelliste, a amorcé un travail de mémoire et de valorisation en recueillant les témoignages d’acteurs emblématiques du Compas haïtien. À l’écoute de ces voix porteuses de tradition, de passion et de résilience, une émotion palpable se dégage. Ces récits touchent, inspirent, et ravivent le désir profond d’aimer Haïti autrement, avec lucidité, mais aussi avec espoir.
Créer pour exister : la riposte créative
Des blogueurs, vidéastes et artistes haïtiens prennent le contre-pied et continuent sur les traces de Magic 9. Des campagnes comme #HaitiPositif ou, #ayiti #haiti #haitian #haitianflagday, #haitianpride, #haitianfood, #ayiticherie, #kompa portées par des collectifs de citoyens inondent les réseaux de récits inspirants. “Nous devons produire notre propre image, sinon d’autres le feront à notre place”, affirme la communicante haïtienne Gaëlle Bien-Aimé dans une interview au Le Nouvelliste. Pour amplifier cette dynamique, le Ministère du Tourisme et le Ministère de la Culture et de la Communication pourraient soutenir la création d’une plateforme immersive “Explore Haïti”, dédiée à la valorisation des régions, des traditions et des sites culturels à travers des formats interactifs. Des partenariats avec des créateurs de contenu locaux permettraient de produire des capsules vidéo, des récits visuels et des circuits touristiques enrichis par des QR codes et des témoignages vivants.
La diaspora, levier mondial
Les Haïtiens de la diaspora jouent un rôle clé avec des podcasts qui relayent les réussites locales, les perspectives alternatives ainsi que nos malheurs. Godson Moulite dans un article publié dans Le National affirme que la diaspora haïtienne est un pilier dynamique. Et que la diaspora haïtienne en Amérique du Nord est parmi les plus actives en matière de création de contenu culturel. Le gouvernement pourrait institutionnaliser à travers le Ministère des haïtiens vivant à l’étranger, le Ministère de la Culture et de la Communication et celui des Affaires Etrangères, cette force en créant un réseau d’Ambassadeurs numériques de la culture haïtienne, composé de membres de la diaspora formés et outillés pour porter une voix authentique sur les scènes internationales.
Vers une stratégie nationale de l’image
Pour coordonner les efforts de réhabilitation de l’image du pays, une proposition transversale prend forme : la création d’un Observatoire de l’image d’Haïti en ligne, placé sous la responsabilité conjointe des ministères de la Culture et de la Communication, du Tourisme et des Affaires étrangères. Sa mission serait multiple. Elle consisterait en l’analyse des tendances numériques, la production des rapports trimestriels, la formulation des recommandations stratégiques et l’évaluation de l’impact des campagnes de communication menées à l’échelle nationale et internationale.
Communication publique : une fonction sacrifiée, un potentiel ignoré et des images écornées
Alors que l’image d’Haïti sur la scène internationale demeure fragilisée, une question fondamentale mérite d’être posée : l’État haïtien dispose-t-il d’une véritable politique de communication ? Dans les faits, les directions de communication des ministères sont trop souvent perçues comme des dépotoirs administratifs, où l’on relègue des employés surnuméraires, sans mission claire ni compétence spécifique.
Pourtant, le pays regorge de jeunes professionnels formés, notamment au Département de communication de la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti (FASCH), qui aspirent à relever des défis à la hauteur de leur formation. Ces diplômés, armés d’une formation rigoureuse de quatre ans, incluant la soutenance d’un mémoire de recherche, peinent à intégrer la fonction publique, souvent verrouillée par des logiques clientélistes.
Ce constat n’est pas nouveau. Dès 2009, Godson Pierre et Sony Estéus avaient mené une enquête révélatrice sur la place de la communication dans les ministères. Leur étude décrivait une administration atrophiée, où la communication était traitée comme une fonction secondaire, confiée à des unités sans personnel qualifié, minées par un dysfonctionnement chronique. Seize ans plus tard, en 2025, rien n’a véritablement changé.
Le mal est profond. Les autorités continuent de confondre les rôles de communicateur et de journaliste, ignorant les spécificités de chaque métier. À la FASCH, le journalisme n’est qu’un module d’une session, tandis que la formation en communication s’étale sur quatre années, avec une exigence académique élevée. Pourtant, des journalistes formés en quelques semaines sont régulièrement nommés à des postes de communication stratégique, au détriment de professionnels diplômés.
Il est temps de rompre avec cette logique de court-termisme et de reconnaître que la communication publique est un levier essentiel de gouvernance, de transparence et de rayonnement national. La professionnalisation de cette fonction ne relève pas du luxe, mais de l’urgence. Que fera le ministère de la Culture et de la Communication?
Mais avant de prétendre à une telle ambition, à une stratégie nationale de l’image encore faut-il que les ministères de la Culture et de la Communication, du Tourisme et des Affaires étrangères et les autres donnent l’exemple. La majorité des ministères haïtiens ne disposent pas de sites internet à jour, attractifs ou fonctionnels, ce qui nuit gravement à leur crédibilité et à leur capacité à gérer leur propre image. Une simple recherche en ligne suffit à constater l’ampleur du déficit numérique de l’administration publique.
Cette carence révèle une négligence structurelle dans la gestion de l’information, trop souvent reléguée au second plan. Or, à l’ère du numérique, l’information est un actif stratégique, un levier de souveraineté et de rayonnement. La considérer comme telle n’est plus une option, mais une nécessité.
Haïti n’est pas un hashtag de crise. C’est un pays en mouvement, en création, en résistance. Pour le défendre, il faut une mobilisation collective tant éducative, créative, institutionnelle. Car dans l’arène numérique, l’image d’un peuple est aussi une bataille de dignité.
