Que devient le cinéma et la production audiovisuelle d’Haïti en 2025 ?

Au début des années 2000, les films produits localement en Haïti avait la côte dans les quelques salles de cinéma qui existaient à Port-au-Prince et dans le reste du pays. Les salles de cinéma fonctionnelles ont toutes fermées leurs portes depuis. L’envie de vivre des histoires proches de leur quotidien immédiat chez les cinéphiles haïtiens ne s’est pas éteint.

Faute de salle cinéma et de productions cinématographiques locales, quelques chaînes de télévision tentent de mettre sur le petit écran des feuilletons réalisés avec un maigre budget de quelques milliers de gourdes. La plupart de ces chaines ne font que rediffuser des feuilletons indiens et les telenovelas latinos financés à coup de plusieurs centaines de dollars des États-Unis. Difficile de suivre la concurrence dans des conditions pareilles. Au lieu de diffuser tout simplement la production de manière autonome et en profiter directement et aussi pour éviter cette compétition perdue à l’avance, de nombreuses petites sociétés de production créent des chaînes YouTube monétisées depuis les États-Unis. Ainsi, diverses chaines You Tube génèrent des dizaines des milliers des dollars É.U.

Cependant, sur Youtube il ne manque pas de chaînes dédiées à la diffusion de productions indiennes, mexicaines, brésiliennes, etc. Les qualités techniques des images et des sons de ces productions paraissent meilleures que celles produites en Haïti. Il est vrai que la technologie des caméras photos numériques ou des téléphones portables offrent la possibilité à tout le monde en mesure de comprendre leur fonctionnement basique de faire des films. Mais, le film produit avec beaucoup plus de moyens et avec des cinéastes ou spécialistes de l’audiovisuel formés dans un cadre formel est plus susceptible d’attirer l’attention de plus de consommateurs haïtiens ou étrangers.

Néanmoins, si l’accès à la prise d’images vidéo est venu plus répandu qu’au début des 2000 où les format Super VHS et Betacam étaient l’usage, les caméras haute définition disponible sur les téléphones portables ou les caméras photos professionnelles ne dispensent pas de l’expertise et de l’utilisation de logiciels professionnels payant ou gratuit de traitement/édition de vidéo. C’est de là que vient la différence de la qualité d’images entre les clips signés Robenson Lauvince pour des chansons comme « Sa se lanmou » du groupe « Kdans », « Cheri m dirèk » du groupe « Mass Konpa », son premier long-métrages « Married men » et son tout dernier film « July 7 » sorti il y a quelques semaines, avec 12 millions dollars des États-Unis (É.U) de budget. Dépendamment du logiciel de traitement payant ou gratuit utilisé et les honoraires de éditeur vidéos, des effets sonores utilisés, il faut compter au moins entre 8 000 à 10 000 dollars (É.U). Si vous avez plutôt a traité 90 minutes et non 5 minutes, le prix va amplement varier. Si le film intègre des animations générées numériquement en plus de l’édition indispensable des effets sonores, cela va faire grossir encore plus le budget. C’est pour cela entre autres, qu’il faut compter entre 200 000 et 400 000 dollars (É.U) pour produire ce que les professionnels de l’audiovisuel appellent un film à petit budget.

Comment l’État haïtien contribue à la production audiovisuelle et cinématographique locale ?

L’État haïtien a créé en 1979 la Télévision nationale d’Haïti. Ce qui a constitué le premier investissement direct public dans la production audiovisuelle haïtienne. Des émissions et des œuvres de fiction à succès populaire de cette chaîne publique comme « Langichatte au 20e siècle », «Lavi nan bouk », «Pè Toma » ont marqué les esprits de nombreux téléspectateurs au cours des années 80-90. Mais, depuis au moins dix ans, la TNH ne diffuse plus de feuilletons produits en Haïti. Or, lors des « Assises nationales de la culture » en 2011, des pistes concernant la mise en place d’un mécanisme de financement de la production audiovisuelle haïtienne faisaient partie des recommandations. Cependant, rien n’a été implémenté en ce sens depuis. On constate que l’État est pratiquement absent du secteur audiovisuel que ce soit comme promoteur ou comme régulateur. Rien n’empêche à une chaîne de télévision locale de diffuser que des films étrangers. Les droits d’auteurs concernant les productions audiovisuelles restent un concept pratiquement inconnu pour des opérateurs public et privé de la télévision haïtienne. Aucune politique fiscale ou de subvention pour encourager la production audiovisuelle locale n’existent. Aucune entité publique dédiée spécifiquement à ce secteur, que ce soit au Ministère de la culture et de la communication ou au Ministère du tourisme et des industries créatives.

Que faire ?

Un bon début serait d’essayer d’implémenter les mesures proposées dans le kit de démarrage conçu pour les États africains qui voudraient bénéficier des opportunités économiques et sociales des secteurs de production cinématographique. À bien des égards, ces secteurs se trouveraient dans presque le même stade de développement en Haïti comparé à plusieurs pays africains subsahariens, si l’on tient compte du rapport faisant état des lieux du cinéma et de l’industrie de l’audiovisuel en Afrique, publié sous la direction de l’UNESCO en 2021. La première action à entreprendre serait, selon l’UNESCO, de concevoir un document stratégique identifiant des objectifs mesurables réalistes, des voies, des moyens et un échéancier pour arriver à un stade de développement défini et atteignable. Ensuite, il faut implémenter de manière spécifique des mécanismes de financement public comme des exonérations fiscales, des subventions ou la création d’une institution dédiée aux financements de la production audiovisuelle. En troisième lieu, il est nécessaire de créer un organisme public qui s’occupe de la régulation et de la coordination du secteur pour le compte de l’État haïtien. Par ailleurs, le renforcement des lois concernant les droits d’auteur autour des œuvres cinématographiques et audiovisuelles se révèle indispensable. Aussi, la consolidation des institutions de formation dans le champ de l’audiovisuel et du cinéma existant ainsi que la mise en place d’autres institutions publiques et privées en collaboration avec des institutions académique du cinéma latino-américaines et africaines ne serait pas de trop.

Edric Richard RICHEMOND

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