Depuis plus de deux ans, Noailles, berceau du fer découpé, ne vit plus. Noailles vivote. Destruction des ateliers, déplacement forcé des artistes, manque d’accès aux matières premières… Conséquences : baisse de la production et manque à gagner aussi bien pour les artistes et les artisans que le pays. Car, ne l’oublions pas, en plus de faire rayonner la culture haïtienne dans le monde, Noailles rapportait plus d’un million de dollars à l’économie nationale. Alors, pour les personnes intéressées, s’est posé la terrible mais nécessaire question : la si belle histoire de Noailles est-elle vouée à une fin tragique ?
La réponse aurait pu être oui. Mais l’Association des Artistes et Artisans de la Croix-des-Bouquets, (ADAAC) en décide autrement. Contre l’adversité, contre le désespoir, l’ADAAC agit. Pour commencer, elle sollicite l’aide du Ministère de la Culture et de la Communication (MCC). Celui-ci ne se fait pas prier, conscient de l’importance du village artistique de Noailles. Conscient aussi du fait que le pays ne peut plus se permettre de perdre une autre partie de son patrimoine, le MCC fait appel à l’expertise de l’UNESCO. Et c’est ainsi que prend naissance le projet tripartite, sobrement intitulé “Soutenir la communauté des artistes et artisans du Village de Noailles pour sauvegarder le patrimoine culturel immatériel du métal découpé dans le contexte sécuritaire et pour la résilience en Haïti ”, ou pour faire court, “Projet de soutien aux artistes et artisans de Noailles pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel du métal découpé”. Sollicité par l’ADAAC, soutenu par le Ministère de la Culture et de la Communication et mis en œuvre par l’UNESCO, ce projet eut l’effet d’une bouée d’air frais pour les artistes et artisans.

Dans un premier temps, un atelier d’appui psychosocial fut mis à disposition de l’ADAAC avec le soutien de l’Association Haïtienne de Psychologie. Cet atelier, qui s’est déroulé du 27 novembre au 14 décembre 2023 au Centre Culturel Brésil-Haïti, visait à fournir aux artistes et artisans des techniques de gestion de stress. Mais quel en est l’intérêt ? se demande peut-être le lecteur/la lectrice avec scepticisme. Les artisans et artisans de Noailles, comme malheureusement beaucoup de nos compatriotes, ont vécu des traumatismes dus à l’insécurité généralisée que connaît le pays. Certains ont vu leurs ateliers partir en fumée. D’autres ont dû fuir leurs maisons. Il y en a qui ont perdu des proches. Il fallait, avant toute chose, leur offrir la possibilité d’extérioriser le stress et surtout leur fournir des techniques pour se reprendre en main. Et à entendre des témoignages, cet atelier était plus que nécessaire.

Au début de l’année 2024, le projet a connu un coup d’arrêt à cause de la situation sociopolitique. Il faudra attendre le mois de juillet 2024 pour que les activités reprennent avec une formation en renforcement des capacités administratives. L’objectif de cet atelier était de permettre à l’ADAAC d’améliorer son administration et se préparer à gérer d’éventuels projets futurs.
Quatre mois plus tard, soit en octobre de la même année, un groupe d’artistes et d’artisans ont eu la chance de participer à une résidence artistique de 10 jours au Cap-Haïtien (15 au 25 octobre 2025). En plus de pouvoir créer en paix, les artistes et artisans ont pu transmettre leur savoir à un groupe d’étudiants en beaux-arts de la deuxième ville du pays. La pratique du fer découpé inconnue dans la cité christophienne a été une belle découverte pour les artistes capois.
Pour clôturer la résidence créative, une exposition a été réalisée au Centre Culturel Jacques Stephen Alexis. Et, malgré une sérieuse menace pluvieuse, le public capois, réputé difficile, a répondu présent. Une bonne chose n’arrivant jamais seul, en décembre 2024, soutenu par le Ministère de la Culture, le fer découpé s’est imposé à la 18e édition d’Artisanat en Fête. Les artisans ont occupé les jardins de l’hôtel Karibe comme s’ils se retrouvaient dans leur village, à Noailles.
Noailles n’est pas mort. Certes l’espace géographique est encore difficile d’accès, chaque artiste, chaque artisan porte en lui un morceau de Noailles. Et tant que la pratique du fer découpé existera, Noailles continuera d’exister.
Rick Boris ISIDORE, Professionnel en Communication, Rédacteur en chef
