Le 18 novembre de chaque année, la cité christophienne se réveille sous le charme des tambours et des trompettes. Cette date, porteuse d’une forte charge symbolique, rappelle un moment décisif de la création de l’identité nationale. À cette occasion, les rues de la ville s’animent : le son des instruments et des cuivres donne le rythme à l’ambiance. Ces manifestations peuvent être interprétées à la lumière d’un déterminisme culturel.
Traditionnellement, après la cérémonie religieuse qui a lieu à la cathédrale du Cap-Haitien, les gens convergent vers le site de Vertières, aux pieds de nos héros et héroïnes. Les rues s’animent. Des élèves de toutes les écoles et des majorettes défilent au son de la fanfare devant un public très curieux.
Le parcours suit un itinéraire allant de la rue 18 H vers la lettre L, puis se prolonge sur la route nationale numéro 1 jusqu’à la place de Vertières. La ville se transforme alors en un vaste espace de mémoire et de célébration. Ces manifestations culturelles, qui marquent l’expression d’un peuple libre et indépendant, peuvent être interprétées comme une forme de déterminisme culturel dans la ville du Cap-Haïtien. Qu’entendons-nous réellement par déterminisme culturel ?
D’abord, le mérite revient au géographe allemand Friedrich Ratzel pour avoir développé la théorie du déterminisme géographique, selon laquelle le milieu influence le comportement de l’homme. Héritier de ses travaux, Paul Vidal de La Blache, géographe français, montre que les comportements et les représentations spatiales des êtres humains sont fortement déterminés par leurs héritages culturels. Vidal de La Blache explique, en effet, que la culture influence et oriente les comportements humains, les organisations sociales et même la manière d’occuper le territoire. Ainsi, le déterminisme culturel stipule que la culture influence les comportements des humains.
La célébration de la victoire de la bataille de Vertières, chaque 18 novembre est interprétée comme une manifestation culturelle locale et nationale qui renforce les identités et les liens communautaires. Cette tradition est culturellement transmise aux jeunes de la ville historique. Cela traduit clairement que la victoire ne représente pas un simple moment de plaisir pour la population capoise, mais bien une expression de la mémoire collective et de la fierté nationale. Les places, les rues et les monuments deviennent alors les supports visibles d’une culture en souvenir.
La commémoration de cette victoire est bien plus qu’un événement historique : c’est une véritable union symbolique de la population capoise autour d’une mémoire collective. Le site de Vertières devient un lieu sacré de rassemblement local et national, où se rencontrent toutes les confessions et toutes les couches sociales. Qu’on soit catholique, protestant ou vodouisant, tout le monde se réunit pour honorer la victoire héroïque qui a conduit à l’indépendance du pays. Ce moment de communion efface les différences religieuses et sociales pour rappeler à chacun l’importance de l’unité nationale et la fierté d’appartenir à une même histoire. À Vertières, les croyances s’effacent devant la mémoire et la reconnaissance d’un combat commun : celui de la liberté et de la dignité du peuple haïtien.
Par ailleurs, la circulation qui est l’un des faits gênants dans la ville du Cap-Haïtien, connaît une transformation inhabituelle. La route nationale numéro 1 est coupée à hauteur du site de Vertières, devenu pour l’occasion un haut lieu de rassemblement et de célébration. Les embouteillages qui paralysent habituellement la ville sont, ce jour-là, perçus autrement : loin d’être une gêne, ils deviennent le signe d’une ferveur partagée. Chacun accepte avec patience ce ralentissement, conscient de participer à un moment de gloire et de fierté nationale. Vertières, en ce jour solennel, unit la population dans un même élan de reconnaissance envers les héros de l’indépendance et rappelle à toute la grandeur du sacrifice consenti pour la liberté d’Haïti. Tout cela exprime donc le déterminisme culturel par le fait que toute la population capoise partage la même perception sur l’espace de Vertières.
La célébration de la bataille de Vertières est une parfaite illustration du déterminisme culturel. Celui-ci nous aide à réfléchir sur la manière dont l’histoire et la culture façonnent nos comportements sur nos territoires. Chaque 18 novembre, la ville du Cap-Haitien vibre au rythme des défilés et des discours partagés. Ce moment révèle un attachement à l’espace de Vertières et à nos traditions. C’est à travers ces gestes et ces rassemblements que s’exprime la dimension la plus vivante du déterminisme culturel : celle d’une population qui continue de façonner son identité à travers la mémoire partagée de son territoire.
Hans-Bichara Dieujuste, Professionnel en Géographie, Rédacteur
